Biennale du lin: magnifier l'anodin

La Biennale internationale du lin de Portneuf est une belle occasion de prendre la route jusqu'au village bucolique de Deschambault, de découvrir des oeuvres réfléchies, séduisantes et accessibles, qui nous incitent à prendre notre temps. Nous avons fait la tournée avec Dominique Roy, directrice générale de l'événement, qui est cette année plus que jamais bien ancré dans sa matière première : le lin, dont on peut faire du fil, du papier et du tissu.
Paysages au Vieux-Presbytère
The Plastic Holds No Water, des vagues textiles cousues de sequins de plastique, de Christine Mauesberger et The Trap, une série de mains retenues et reliées par des fils, de Ronit Baranga, occupent le rez-de-chaussée lumineux du Vieux Presbytère. 
Au haut de l'escalier, il y a deux haïkus d'Amélie Roy-Langlois et Karine Gosselin, un qui exprime le jour et l'autre qui exprime la nuit. Les poèmes s'intègrent dans de délicates constructions de tissus et de fils. Avec Colour Play, Barbara Todd invite les visiteurs à trouver les teintes de ses tissages (au mur) dans ses photographies de paysage (dans des carnets). 
Au grenier, Michèle Lorrain «explore les trajets qu'on emprunte dans notre quotidien. On voit sa maison, son atelier, son jardin, les circuits qu'on fait sans trop réfléchir, inlassablement», indique Dominique Roy. Les plus observateurs découvriront les titres à l'envers des grandes formes de maisons, tracées dans le géotextile dont on se sert pour faire les routes. 
Tisser des liens au Moulin
Emma Nishimura a rempli une étagère de petits ballots de papier de lin et papier d'abaca où sont imprimées des photos. «Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais ont été enfermés dans des camps près de Vancouver et même ici, au Québec. C'est comme la mémoire de cette époque, dont les membres de sa famille et de la communauté japonaise parlent très peu», explique Mme Roy. 
Une installation et une vidéo de Bozica Radjenovic montrent deux mains qui tentent de s'accrocher, qui se créent puis qui se détricotent, pour illustrer l'aspect éphémère de toute chose. Des tissages de lin, partiellement et délicatement défaits, encadrés, suspendus et dont les fils s'amassent en nuages au sol sont des fenêtres sur des histoires à inventer pour la Franco-Manitobaine Colette Balcaen.
Amélie Proulx a réalisé une oeuvre totalement surprenante, Marginalia, la reproduction agrandie et faite de morceaux de céramique des enluminures qui ornaient les marges des livres de l'époque médiévale. On y voit une fileuse qui chasse un renard avec sa quenouille, un lion qui joue avec un fuseau, des sirènes, un centaure auxquels l'artiste a accolé sa propre iconographie, ses formes végétales inventées.
L'Italien Ivano Vitali rend hommage à sa mère et aux femmes qui ont fabriqué vêtements et linge de maison en tricotant avec des journaux une immense chaussette et une immense mitaine. Du papier de lin de la Caserne du lin, fermée en 2014, a été transformé en grosse boule de fil par l'artiste.
Le sous-sol du moulin, qui accueille les oeuvres de quatre artistes, est plus chargé, mais accueille d'intéressantes propositions. L'Américaine Sandra Jane Heard a conçu d'immenses insectes au corps en lin et aux pattes ornées de seringues, de miroirs, de tire-bouchons... Les pauvres ont été, dans l'esprit de l'artiste, victimes du consumérisme. 
Jesse Harrod a reproduit l'intérieur d'une fibre de lin en faisant des structures géantes en macramé, créant une forêt aux couleurs vibrantes. André Du Bois propose Les collatérales, une réflexion sur les femmes autochtones qui disparaissent matérialisée par un chemin de bois et de papier et activé par la performance d'une danseuse. Julie Bénédicte Lambert a tissé des tiges de lin séché, y a intégré des mots, fait des liens entre l'écriture et l'agriculture. 
Apparitions à l'église
Les sérigraphies sur voile d'Éloïse Plamondon-Pagé flottent dans l'escalier dérobé comme des apparitions. Des images d'archives des dernières corvées de tissage y flottent, enjôleuses, nostalgiques.
Dans l'une des ailes de l'église, la Française Cécile Dachary a suspendu son village de petites maisons blanches, retenues au sol par des pierres des champs. Sur l'autre balcon, on aperçoit la ville décomposée, dépouillée de son architecture, redessinée et dépliée de Karen Goetzinger. Les deux images se répondent, flottent, sont traversées par la lumière qui envahit l'église. Impossible de ne pas être charmé.
Deux activités spéciales se tiendront le 8 juillet. De 10h à 12h, les Ateliers Roches Papiers Ciseaux invite le public à C'est le bouquet!, la création d'une intervention de land art au marché public de Deschambault. À 14h, les oeuvres des artistes portugaises Hélia Aluaï et Eunice Artur seront dévoilées à la sacristie de l'église.
La Biennale se poursuit jusqu'au 1er octobre. 
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Espaces en pratique : fructueux fouillis
Les espaces d'exposition de L'OEil de Poisson et de VU photo sont transformés en vaste atelier.
Ces dernières semaines, huit artistes ont transformé les espaces d'exposition de L'OEil de Poisson et de VU photo en vaste atelier où objets, machines, sculptures, dessins et autres curiosité créent un fertile fouillis, que le public pourra découvrir tout le mois de juillet.
Habituellement, Cynthia Fecteau écrit sur l'art, mais cette fois, elle inventorie des micro-éléments de l'atelier mouvant et pluriel qui l'entoure. Elle les fait verser dans la poésie et fabule des fictions, qu'elle tape à la machine à écrire (loin des fonctions faciles comme couper, copier et coller) et aligne sur sa table, pour suggérer un parcours entre les textes.
Nathalie LeBlanc capte des sons et des images autour d'elle. Elle vous fabrique une caméra avec trois bouts de ficelles et quelques bidules. En utilisant la rétro-projection, elle va surimposer une image mobile des toits qu'on aperçoit de la cage d'escalier la plus haute de Méduse sur la même image fixe. 
Lorsqu'il n'organise pas les Salons Nouveau Genre, OBV (Olivier Bhérer-Vidal) crée des dessins et des objets. Dans le cadre de cette résidence, il s'y est astreint sans réfléchir, en voulant créer des formes abstraites et mystérieuses avec de nouveaux médiums, comme l'encre de Chine et la broderie.
Jean Michel René, qui expose présentement au Lieu, présente des photographies argentiques de l'horizon gaspésien, prises en posant sa caméra directement au sol. Un geste simple qui est devenu un protocole.
À L'OEil de Poisson, Mathieu Fecteau construit une machine librement inspirée du zootrope, qui permet de voir quatre secondes d'une explosion tirée d'un film de Rambo. Un moteur de skidoo, du bois de grange, des roues de vélo et des morceaux de machines agricoles ont été nécessaires à la construction.
Olivier Roberge fait passer ses micro-paysages en mode macro, en ayant conçu une montagne-racine qui accueillera deux chutes, des arbres et de petits personnages. Derrière, de petits points blancs sur un grand rond noir évoque un ciel étoilé.
Steffie Bélanger joue avec l'inutile, les effets de bascule, les tissus colorés et le bois brut pour créer des machines activées par le corps des visiteurs. Rien que pour les titres, ça vaut le détour.
Émilie Bernard a quant à elle créé des bouquets et des paysages de montagne en bois et en dessin, réalisés à partir de calques d'éléments qu'elle a photographiés en résidence en Islande. Elle joue délicatement sur les motifs, les décalages, le bord des feuilles, les couleurs et le graphite.
Le vernissage aura lieu le vendredi 30 juin à 18h. L'exposition se poursuit jusqu'au 30 juillet. Il y aura une visite commentée par des enfants le 14 juillet à 14h. Info : 418 640-2585