«In Absentia» (Pale Aqua - Scarlet Red) de Wanda Koop, «Exercice Soft» de Michelle Bui et «Sans titre» de Nicolas Lachance

«Appareillage» à VU: pratiques migrantes

VU passe par-dessus les frontières disciplinaires en conviant des sculpteurs et des peintres qui utilisent des principes photographiques dans leurs pratiques dans l’exposition «Appareillage», mise sur pied par Péio Eliceiry.

Le propre de la photographie est d’utiliser un appareil, un objet intermédiaire entre soi et le monde, indique le commissaire, pour expliquer le titre de l’exposition. Appareiller, c’est aussi, poétiquement, l’idée de partir vers autre chose, de faire migrer les pratiques.

La connaissance des espaces de Péio Eliceiry, qui est technicien aux expositions à VU, a été mise à profit. L’accrochage est aéré et judicieusement pensé. Quelques pièces sculpturales et verticales permettent d’équilibrer les œuvres plus horizontales. Le peintre a pensé l’espace comme un tableau.

Les pièces massives de Nicolas Lachance, «très noisy, très dans la matière», sont mises en relation avec des tableaux évanescents de Wanda Koop. Tous deux travaillent leurs œuvres comme une empreinte du réel, mais alors que Lachance a fait des moulages en plâtre de pièces de styrofoam marquées par le temps, Koop réduit les lignes d’horizon tracées par les buildings de New York à quelques traits de couleurs et des dégradés tout en douceur.

Les œuvres de l’artiste renommée font partie de la série In absentia. «La réalité est pleine de détails, mais elle se laisse impressionner par des éléments précis, note Péio Eliceiry. Sa manière de faire des dégradés et son utilisation de la marge sont des éléments picturaux qui réfèrent à une certaine vision photographique.» Les édifices deviennent un champ de couleurs, la lumière entre les gratte-ciels se réduit à une ligne, et l’artiste crée un équilibre surprenant avec ces quelques éléments.

Sculpture-photo

Le sculpteur Pascal Gingras, qui fait habituellement des pièces de très grand format, a profité d’une résidence chez VU pour photographier des œuvres de format plus modeste. L’arrière-fond donne l’impression que les œuvres occupent des pièces entières, ce qui permet à l’artiste d’avoir une idée plus juste de leur impact dans l’espace avant de les produire.

Michelle Bui, «qui pense la photographie comme une sculpteure», note le commissaire, a enroulé et confiné des essais photographiques dans des colonnes de plastique ondulées. Ses photos de mode deviennent matière de remplissage, motifs abstraits, aplats colorés, alors que sa réflexion un peu punk, axée sur la récupération, fait des bonds entre la sculpture, la photo et l’architecture.

Le peintre Anthony Burnham a l’esprit d’un photographe de studio, qui ferait venir ses modèles dans son environnement aux arrière-plans et à l’éclairage contrôlés pour en saisir les meilleurs angles. Sauf que son modèle est un assemblage de pièces de bois (nu ou couvert d’une toile qui met en évidence sa forme et sa minceur) qu’il a photographié, puis peint de manière réaliste.

«Continuum» de Péio Eliceiry, aussi commissaire de l’exposition

Grille et archives

Le plus petit espace d’exposition de VU accueille deux propositions qui ont un rapport au temps, au montage et à la mise en relation d’éléments en apparence dissemblables.

Péio Eliceiry occupe un mur entier avec Continuum, un grand index de ses points de repères. «Ce sont des tests, des photos et des tableaux qui me servent de référence à l’atelier que j’amasse depuis 2011 et que j’ai cru bon de relier sur une grille de temps et d’espace. Ce qui est le plus important, ce n’est pas ce qu’ils représentent, mais leur connexion», explique l’artiste.

Louis-Philippe Côté a quant à lui jumelé deux séries de photographies tirées de livres. La première montrant le bureau de Sigmund Freud au 19, rue Berggasse à Vienne en 1938, alors que l’armée d’Adolf Hitler s’empare de l’Autriche. La seconde montre la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon, avant l’accident majeur causé par un tsunami en 2011. Les photographies d’archives sont associées selon des liens formels, mais notre esprit ne peut s’empêcher de jouer au ping pong entre les deux catastrophes annoncées.

«Nous sommes dans un monde de photographies. On grappille, on récupère beaucoup, et voir ce que ça donne dans la tête d’un peintre, c’est assez intéressant», souligne le commissaire.

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Jusqu’au 1er avril, au 550, côte d’Abraham, Québec

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«Paysage de synthèse au levant», huile sur toile, 152 x 208 cm, 2018, de Julien Boily

JULIEN BOILY: NOUVELLES RÉALITÉS CROISÉES

Quelques mois à peine après son premier solo à la Galerie 3, Julien Boily propose une nouvelle sélection de ses explorations picturales et infographiques dans la grande galerie de l’Œil de poisson. Le titre, Quelques motifs de synthèse, a le chic de contenir les principaux éléments de sa réflexion. «Peindre au motif», qui signifie peindre directement sur la toile, sans dessin préalable, est une expression associée aux impressionnistes, dont l’artiste dit s’inspirer de plus en plus. Les «natures mortes» qu’il propose depuis 2009 et qu’il croise depuis 2015 avec de l’infographie 3D sont lentement en train de glisser vers le paysage. Ses formes géométriques flottantes s’interpénètrent et traversent les plateaux qu’il ne manque pas de tracer au bas du tableau. Les formes inventées de toutes pièces avec un logiciel sont enveloppées d’un éclairage naturel qui leur donne l’apparence de glaciers, de massifs rocheux ou de vagues. Notre œil est séduit et confondu. Tous les tableaux sont peints à l’huile, sauf un dessin fait à la pointe d’argent. «J’utilise presque la peinture comme un outil, un télescope ou un microscope qui fait ressortir les spécificités du langage de l’infographie 3D», note l’artiste de Saguenay. Sur Paysage de synthèse au levant, on identifie à gauche de la toile un heureux accident, l’apparition d’une suite de triangles, qui invitent à poursuivre l’observation. 

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Jusqu’au 25 mars au 580, côte d’Abraham, Québec

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Vue générale de l’exposition «Terre tourmente»

ÉVELINE BOULVA: CARTOGRAPHIER L'INDOMPTABLE

Éveline Boulva amorce la première phase d’un travail autour des changements climatiques avec Terre tourmente, une exposition aussi belle que réfléchie présentée chez Engramme. Sur une carte du monde en bois, elle a laissé glisser de grandes coulées de peinture bleue, ce bleu clair qu’on trouve sur les cartes marines, pour symboliser l’augmentation du niveau des océans. La peinture qui a débordé a servi de base pour créer des îles imaginaires, sur une table sertie de roses des vents. Le premier geste du cartographe s’est démultiplié, semant la pagaille sur cette terra incognita. Un panneau grand format et deux planches de bois arborent des nuages créés à l’aquarelle avec des pochoirs — un mix impossible à contrôler avec précision, qui provoque des irrégularités et des bavures. L’artiste pensait alors à la géo-ingénierie, qui voudrait contrebalancer les dérèglements du climat, «par exemple, en pulvérisant des quantités importantes de sulfites dans l’atmosphère de façon à créer de l’ennuagement et à moduler l’effet de serre, comme lorsqu’un gros volcan explose». Sa technique de création difficile à contrôler évoque les résultats imprévisibles de cette théorie. Une séquence de cinq tableaux, aussi faits au pochoir et à l’aquarelle, ont été réalisés à partir de captures d’écran d’une caméra d’hôtel qui se trouvait au cœur de l’ouragan Irma. Au plus fort de la tempête, un palmier résiste. 

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Jusqu’au 25 mars au 510, côte d’Abraham, Québec