L'installation «Bridges» de l'artiste américain Lorenzo Quinn

58e Biennale de Venise: questions pour des temps difficiles

VENISE — La Biennale d’art de Venise fait le pari cette année de s’immerger dans le temps présent, aussi inquiétant soit-il, en invitant des artistes du monde entier prêts à rompre les schémas classiques.

«Ce qui convertit l’art en quelque chose de spécial, c’est le fait qu’il résiste à n’importe quelle mentalité fermée», a expliqué cette semaine à Venise le critique d’art et directeur artistique de la Biennale, l’Américain Ralph Rugoff.

L’édition 2019, qui s’ouvre samedi et jusqu’au 24 novembre, ambitionne de décrire le monde «sans tomber dans le piège du marché», a précisé le président de la Biennale, Paolo Baratta.

Une oeuvre de l'artiste allemande Natascha Sadre Pappelmann

L’événement a choisi le mot d’ordre «May you live in interesting times» (puissiez-vous vivre une époque intéressante), expression faussement reliée à une malédiction chinoise que les Britanniques utilisent ironiquement pour souhaiter le pire à celui qui la reçoit. En l’occurrence, elle renvoie aux «temps difficiles» que la Biennale veut mettre cette année en valeur.

Quelque 79 artistes ont été invités dans la Cité des Doges par Ralph Rugoff, qui est aussi le directeur de la Hayward Gallery de Londres. À chaque artiste il a été commandé deux oeuvres : l’une pour la zone historique des jardins et l’autre pour celle de l’arsenal, lieux traditionnels où se tient la Biennale.

Ce grand rendez-vous mondial de l’art contemporain est aussi marqué cette année par la présence plus importante de femmes que d’hommes, et d’un plus grand nombre d’artistes provenant d’Amérique et d’Asie plutôt que de la vieille Europe.

«Mondo Cane» des Belges Jois De Gruyter et Harald Thys

«Il est nécessaire d’avoir des œuvres avec des clés de lecture différentes, pour entrer en contact avec le grand public», a expliqué à la presse M. Rugoff. Il est indispensable de provoquer des interrogations, et non des messages, en ces temps de «fake news», d’actualité omniprésente et immédiate, ne reposant parfois que sur l’émotion.

Tradition oblige, la Biennale a décidé de récompenser d’un Lion d’or pour sa carrière le sculpteur et poète américain Jimmie Durham pour ses oeuvres à la fois iconoclastes et «profondément humanistes», selon les organisateurs.

À bientôt 79 ans, Durham, qui a du sang cherokee dans les veines, est surtout connu pour ses oeuvres politiques dénonçant, entre autres, le colonialisme.

«Discordo Ergo Sum» par l'Autrichien Renate Bertlmann

Impacts de balles

Autre artiste «politique» invitée, la Mexicaine Teresa Margolles qui présente un mur érigé de barbelés et constitué des blocs de ciment d’une école où l’on peut voir les impacts de balles là où quatre personnes ont été tuées.

L’une des installations les plus percutantes se trouve à l’arsenal, où se trouve l’épave d’un chalutier ayant fait naufrage en 2015 en Méditerranée, entraînant dans la mort plus de 700 migrants qui tentaient la traversée vers l’Europe.

L’artiste suisse Christoph Buchel est à l’origine de cette œuvre, muette, sans aucune inscription ou ajout de la part de l’auteur, mais dont la seule présence glace le sang de celui qui connaît la tragédie.

La sculpture monumentale de l’artiste italien Lorenzo Quinn, Construire des ponts, se compose de six paires de mains formant une arche au-dessus de la voie maritime vénitienne.

Unique rendez-vous d’art comptant des pavillons nationaux (90 pour cette édition), la Biennale accueille cette année des nouveaux pays comme le Ghana, le Pakistan, Madagascar ou encore la Malaisie et la République dominicaine.

Des pays comme la France, l’Allemagne, les États-Unis ou le Japon, invités traditionnels, ont cette année rivalisé d’audace.

L’édition 2019 pourra également compter sur la présence d’artistes confirmés comme la Française Dominique González-Foerster, l’Allemande Rosemarie Trockel, le Libanais Lawrence Abu Hamdan, l’Américain George Condo ou le Vietnamien Danh Vo.

En marge de l’événement, la fondation Prada organise aussi une rétrospective consacrée à l’artiste grec Jannis Kounellis, mort il y a deux ans, et l’un des chefs de file de «l’arte povera» (l’art pauvre), mouvement né en Italie dans les années 60 en réaction à la société de consommation et aux diktats du marché de l’art.