Même si Madame Pylinska et le secret de Chopin parle de musique, il s’agit surtout d’un livre sur l’arrivée de l’écriture dans la vie d’Éric-Emmanuel Schmitt, président d’honneur du Salon du livre de Québec.

Éric-Emmanuel Schmitt: en avant la musique

On le connaissait grand mélomane, amateur de Mozart et de Beethoven entre autres. Voilà qu’Éric-Emmanuel Schmitt nous arrive avec Chopin, «Chopin, évidemment», pourrait-on dire à l’image de cette tante Aimée qui l’a introduit au compositeur polonais quand il avait neuf ans.

À l’époque, le président d’honneur du Salon international du livre de Québec (SILQ), qui s’ouvrait mercredi, abhorrait le piano, «ce bahut que tourmentait ma sœur et qui tourmentait mes oreilles parce que ma sœur n’était pas très douée pour le piano», rigole-t-il. Quand sa tante, lors d’un anniversaire, en tira du Chopin, «tout d’un coup, c’est devenu un instrument miraculeux qui produisait de la lumière, de l’émotion, de la sérénité, de la fragilité», poursuit-il. 

Il n’en fallait pas plus pour lancer le jeune Schmitt sur le chemin de la musique, et celui de la vie, tout simplement, nous raconte-t-il dans son dernier roman, fraîchement sorti en librairie, Madame Pylinska et le secret de Chopin. Cette Madame Pylinska, c’est une prof de piano polonaise, qu’il engage lors de ses 20 ans à Paris, dans le but d’enfin maîtriser l’insaisissable Chopin. 

Il en sera quitte pour une bonne surprise, quand l’enseignante, aux méthodes disons peu orthodoxes, le fera coucher sous le piano lors de la première leçon, et l’enverra cueillir des fleurs sans en faire tomber la rosée au Jardin du Luxembourg… «Je n’y arrivais pas parce que j’étais une brute. Une brute dans tout!» s’amuse l’écrivain baraqué. «Mme Pylinska, elle, va voir quelqu’un de sensible sous la brute volontaire, déterminée, qui fonce chez elle. C’est quelqu’un qui va m’affiner, apercevoir un poète en moi, apercevoir une extrême sensibilité, m’apprendre à lier le bout de mes doigts avec tout mon corps.[…] Elle va m’apprendre la délicatesse intérieure. Mais elle le fait avec une sévérité éprouvante! Elle a l’air d’une gardienne de prison, mais elle est une gardienne du temple», résume Schmitt. 

Style bienveillant

Ce nouveau conte autobiographique et initiatique appartient à son Cycle de l’invisible, qui rassemble plusieurs de ses ouvrages les plus appréciés : Milarepa, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, Oscar et la Dame rose, entre autres. Un cycle souvent associé à tort aux seules religions, mentionne l’écrivain franco-belge, qui veut plutôt explorer la spiritualité. «Pour moi, la musique est un adjuvant au spirituel, voire un guide spirituel extraordinaire», détaille-t-il. 

Même si Madame Pylinska… parle de musique, il s’agit surtout, au final, d’un livre sur l’arrivée de l’écriture dans la vie d’Éric-Emmanuel Schmitt. À l’image de ce Cyrano de Bergerac, vu avec sa mère, qui l’avait foudroyé. Ou encore de cette nuit mystique dans le désert qu’il raconte dans La Nuit de feu. «Dans le cas de Madame Pylinska…, ce n’est pas un événement, c’est plutôt un chemin. […] C’est tout un chemin de vie pour apprendre à goûter chaque instant. La musique est un art du temps, un art qui nous apprend à ne plus subir le temps, mais à le savourer. Alors du coup, on peut transposer ça à toute la vie. À travers n’importe quel apprentissage, on peut apprendre à apprendre», développe-t-il. 

Ce nouveau roman est écrit dans un style bienveillant qui sied bien à l’écrivain, et auquel il tient mordicus. «Je crois que la bienveillance est un combat qu’on ne gagnera jamais, mais qu’il faut mener. On peut appeler ça le combat pour la tolérance, mais je préfère le mot bienveillance. Parce qu’il y aura toujours à lutter contre des crispations identitaires, contre des idées simplistes. Il faudra toujours réaffirmer la complexité du monde, et comment on fait ça, c’est avec de la bienveillance», tranche Éric-Emmanuel Schmitt. «Parfois, on me reproche mes bons sentiments. J’ai envie de répondre : vous avez envie de vous adresser au monde et aux générations à venir avec de mauvais sentiments? Mais de quoi vous me parlez?» s’emporte l’écrivain.

Éric-Emmanuel Schmitt le dit sans détour : il est un écrivain heureux. «Mes livres se font tout seuls dans ma tête. C’est comme un jardin que j’entretiens et ça pousse tout seul. Quand c’est prêt, je m’assois et j’écris. Je ne me mets pas à mon bureau tous les jours. C’est très naturel comme processus et ça me permet de faire autre chose», explique-t-il.

Car ses chapeaux artistiques sont nombreux et son emploi du temps, parfois vertigineux : théâtre, musique, cinéma... Schmitt tourne encore au théâtre avec Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, pièce qu’il a présentée ici l’an dernier. Dans les prochains mois, il la promènera à San Francisco, à Los Angeles, à New York, au Liban… 

Il annonçait aussi cette semaine qu’il reviendra au Québec en 2019, cette fois pour un bon moment, le temps de participer à un nouveau spectacle du TNM, Le mystère Carmen. Un «OTNI», un «objet théâtral non identifié» comme il le désigne lui-même, inspiré d’une conférence-concert qu’il a donnée à l’Opéra de Paris sur le destin de Georges Bizet, le compositeur du célèbre opéra Carmen. Le spectacle sera mis en scène par Lorraine Pintal et Schmitt, le narrateur, sera accompagné sur scène par la mezzo-soprano Marie-Josée Lord, le ténor Jean-Michel Richer et le pianiste Dominic Boulianne. Le spectacle partira en tournée au Québec par la suite et s’arrêtera dans la Capitale, à la salle Albert-Rousseau, les 5 et 6 mai 2019. 

En attendant, Éric-Emmanuel Schmitt sera au Salon du livre tous les jours, jusqu’à dimanche. Il a au menu de nombreuses séances de signatures et plusieurs tables rondes et rencontres d’auteur. Pour tout savoir : www.silq.ca

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VIE DE SALON

Éric-Emmanuel Schmitt a l’habitude des salons du livre, et ce, partout sur la planète. Nous avons profité de sa présidence d’honneur à Québec pour lui faire parler du meilleur… et du pire de ces événements. 

Q Un salon que vous adorez?

Il y a celui de Morges en Suisse qui s’appelle Le livre sur les quais. On est sur les quais du Lac Léman, sous des tentes, au début septembre, il y a généralement un temps magnifique, et certaines conférences se font sur des bateaux au centre du lac. Je crois que c’est mon salon préféré. 

Q Le pire salon du livre?

R Le Salon du livre de Paris, qui n’est pas du tout festif, qui provoque assez peu de rencontres entre les auteurs et leur public, avec un prix d’entrée excessif. Je suis très critique de Paris. Ce n’est pas la fête promise. 

Q Une rencontre marquante?

R Je crois que c’est ici que j’avais rencontré Dany Laferrière. Et cet homme me plaît, parce qu’il a une liberté d’esprit, une fantaisie, une insolence, une gourmandise et une joie à partager sa culture, d’une façon tout à fait non conventionnelle.

Q Un souvenir cocasse?

C’est dans un salon du livre en Allemagne que m’est venue l’idée du film Odette Toulemonde. Il y avait une file pour les signatures, et quand je suis arrivé, la première femme qui était là depuis des heures, elle a fondu en larmes. Et elle était tellement gênée qu’elle n’était pas capable de me dire son prénom, elle m’a jeté une lettre avec un gros cœur en mousse dedans. Sur le coup je trouvais ça kitsch, ce gros cœur en mousse, mais quand j’ai lu la lettre à l’hôtel le soir, elle était sublime. D’une intelligence, d’une émotion, d’une beauté… J’ai voulu continuer cette histoire.