Pour le réalisateur Éric Barbier, il y a une actualité immuable dans le sujet de La promesse de l’aube: le rapport mère-fils.

Éric Barbier porte «La promesse de l'aube» au grand écran

PARIS — Éric Barbier a connu un échec retentissant («Le brasier», 1991), en début de carrière, dont il n’aurait jamais pu se remettre. Il s’est relevé, tourné quelques films, avant de s’attaquer à une très périlleuse mission: l’adaptation de «La promesse de l’aube», roman-culte autobiographique de Romain Gary. Une production soignée mais académique, qui peut toutefois compter sur la présence intense de Charlotte Gainsbourg et de Pierre Niney dans les rôles principaux. Entretien.

Q Quel était votre rapport à Romain Gary et pourquoi avoir choisi ce livre en particulier, qui avait, en plus, déjà fait l’objet d’une adaptation?

R J’avais lu les livres importants de Gary et La vie devant soi [sous le nom d’Émile Ajar]. C’est quelqu’un qui a été ostracisé et maltraité comme écrivain en raison de son lien avec De Gaulle. Mais il y a eu un retour de Romain Gary. Et avec ce retour, ça nous a permis de renouer avec un cinéma populaire, à spectacle, avec une grande fresque. Pour un metteur en scène, c’est passionnant. D’autre part, je trouvais qu’il y avait une actualité [immuable] dans le sujet : le rapport mère-fils. Je trouve que c’est traité de façon très originale dans son livre. Aujourd’hui encore, l’insulte suprême en France est «Ta mère, c’est une pute». En 1920, ils lui disaient «Ta mère, c’est une pute juive». Mais on ne touche pas à la mère. C’est resté très fort. De plus, je trouvais ça très drôle de parler d’un grand écrivain du XXe siècle qui est un immigré juif polonais avec une actrice [Charlotte Gainsbourg] dont le père, un des plus grands chanteurs français, est un immigré juif russe. (rires) Je trouvais que ça racontait aussi une partie de l’histoire de la France, qui accueille des immigrés qui sont devenus des personnalités très importantes.

Q Ce qui n’est pas nécessairement le thème principal de La promesse de l’aube. Quel est-il, selon vous?

R La question centrale du livre, c’est une femme qui veut que son fils la venge en devenant célèbre, Français et en épousant les plus belles femmes du monde. C’est assez naïf.

Q Si le moteur de cette mère dévorante, c’est la vengeance, pour le fils, est-ce que ce serait plutôt l’humiliation?

R Complètement. Le fils ne supporte pas de voir sa mère rabaissée. Romain Gary a dit: c’est un livre en l’honneur de ma mère, mais c’est un livre en l’honneur de toutes les mères. Ça raconte l’histoire d’un enfant qui a une dette envers sa mère. Comment paye-t-on cette dette? On doit quelque chose à nos parents. Même si c’est inconscient. Le moteur de Romain, c’est cette dette, qui a un poids énorme.

Q Au fond, on peut se demander s’il serait devenu ce qu’il est devenu sans ce poids?

Je ne crois pas. En même temps, c’est universel. Tous les parents disent: «Il faut que tu deviennes quelqu’un, que tu gagnes de l’argent.» La mère a fait ce travail-là. De façon plus folle, mais elle l’a fait. Après, il faut une personnalité. Il a pris le relais de cette volonté de réussite. Chez Gary, il y a une rage, très belle, dans l’écriture, qui fait beaucoup ses livres et qui est une vengeance sociale. Même l’invention d’Émile Ajar est une rage en réaction à l’humiliation qu’il subissait dans la presse de «gauche» qui le traitait comme une merde. Il y a toujours eu cette volonté de se battre. Qui lui a été donnée par sa mère.

Q Étiez-vous angoissé devant le fait de retrancher autant de matière du livre?

R Je me suis concentré sur l’histoire centrale de sa relation avec sa mère. Dans le livre, il y a énormément de digressions. J’ai gardé cette ligne pure.

Q Sur le plan cinématographique, vous avez décidé, dès le début, de faire intervenir la voix hors champ de Romain Gary. Était-ce une façon d’introduire la littérature dans le film?

Absolument. L’idée qui était importante pour moi était de donner un film aux spectateurs qui ne connaissent pas La promesse de l’aube. Mais il fallait aussi raconter que ce film était un livre. La voix hors champ, je ne l’ai pas écrite. Ce sont des extraits du livre. Il ne faut pas oublier que sa mère lui dit: tu seras Victor Hugo. Il doit devenir un écrivain. L’écriture fait partie des sujets du film.

Q On pourrait résumer La promesse de l’aube en disant: Romain devient écrivain?

R Non. C’est plutôt «Romain réalise les rêves de sa mère». (rires)

Q Le long métrage propose des thèmes très sérieux, mais vous avez tenu à utiliser le burlesque dans quelques scènes. Pourquoi?

C’est très important dans Gary. Comment le traduire dans le film? C’est aussi une volonté que j’avais de faire ce film: il raconte énormément d’émotions, du rire à des choses plus touchantes à des choses plus violentes… Qui se lient au contexte historique particulier de l’époque.

La promesse de l’aube prend l’affiche le 13 avril. Les frais de ce reportage sont payés par UniFrance.

ROMAIN GARY EN CINQ TITRES MARQUANTS

Les racines du ciel (1956)

La promesse de l’aube (1960)

Chien blanc (1970)

La vie devant soi (1975)

Clair de femme (1977)