Maude Guérin et Sylvie Ferlatte jouent deux sœurs dans le spectacle de Michel Garneau, inspiré de la poétesse Emily Dickinson.

«Émilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone»: jubiler au jardin

CRITIQUE / Au programme de la 10e édition de Québec en toutes lettres, la fabulation théâtrale de Michel Garneau librement inspirée de la poétesse Emily Dickinson — «Émilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone» — fait office de messe païenne, philosophique et rieuse.

Dans l’imposante chapelle du Musée de l’Amérique francophone, les comédiennes Maude Guérin et Sylvie Ferlatte s’avancent jusqu’aux lutrins qui font face à l’assemblée. La première incarne Émilie, sérieuse, qui resplendit de toutes les sensations et les pensées qui la traversent, dans l’intimité de sa chambre et de son jardin; et la seconde, Uranie, la musicienne, malicieuse et charnelle, qui a de grands projets dans le vaste monde avec son amant gourmand. Les deux sœurs, à la fois complices et contraires, discutent, alors que tout près, leur mère meurt, «personnellement», en se réappropriant le «je» qu’elle a masqué pendant tant d’années par le mot «maman».

Mine de rien, dans une conversation ponctuée de rires généreux, elles livrent leur conception de la solitude et de la société, de la présence et de l’absence, de la mort et de la vie, de la plénitude et de la vacuité. Leurs réflexions, profondes, pétillent avec une légèreté et une joie contagieuse, débarrassée de toute austérité et de tout complexe. Le temps s’assouplit, l’esprit se délie et l’entendeur se laisse bientôt entraîner par le flot.

Perles et drôleries

Dans les mots de Michel Garneau, il y a de la drôlerie et des perles. La mort est emballante puisqu’elle permet «d’aboutir à l’inimaginable», alors que les fidèles à la messe «mangent du Dieu vivant» pendant qu’Uranie leur joue des airs d’opéra à leur insu. Émilie, elle, voit «le monde comme un grand animal parfait et un peu mélancolique» et «jubile au jardin».

Il y a toutefois un passage, vers la fin, où Uranie développe sa théorie sur la musique un peu trop longuement et laborieusement. Deux regrets, aussi : n’avoir pas vu la couleur des éclairages nommés dans les didascalies du texte de Garneau et l’absence de la poésie de Dickinson, même si elle a délibérément été écartée par l’auteur. 

Heureusement, Christian Vézina, orchestrateur de ce spectacle littéraire, a offert en prélude un poème sur l’herbe, brillant dans sa manière se s’éblouir de l’infiniment petit et de renverser les perspectives habituelles du monde. Un éloge à la lenteur, à la conscience complète et sereine d’être vivant. Une gorgée qui donnait envie d’aller plus loin, en lisant Dickinson et en relisant Les villes de papier de Dominique Fortier. Ce qui n’empêchera pas plusieurs phrases de Garneau de refaire surface, certainement, les jours où la mélancolie pèsera trop lourd.

Québec en toutes lettres se poursuit jusqu’à dimanche.