Mark Oliver Everett, du groupe Eels, cherche à apporter un peu de réconfort aux gens, alors que le contexte social est plutôt trouble.

Eels, ours mal léché devenu tendre

PARIS — «En ce moment, on a besoin d’être bienveillants les uns envers les autres, non?» Antistar du rock, pince-sans-rire dépressif, Mark Oliver Everett, leader sensible, corrosif et barbu du groupe Eels, entend donner un peu de réconfort aux gens.

Voilà 25 ans que cette figure majeure de la scène alternative américaine traîne son blues, qu’il peut faire sonner sauvagement électrique ou au contraire tinter comme une comptine, avec la même force mélodique et la même puissance émotionnelle.

Son dernier album, paru au printemps, s’intitule The Deconstruction. Que les fans de Eels et les adeptes de Jacques Derrida ne s’inquiètent pas trop : Everett n’a pas poussé le concept aussi loin que le philosophe français.

Mais pour celui qui a passé la plus grande partie de sa vie à se reconstruire émotionnellement en chansons après les nombreux drames personnels qui l’ont touché, la démarche mérite explication.

«Parfois, on croit savoir comment on doit se reconstruire. Surtout à force de le faire comme moi... Mais on finit par emprunter la mauvaise voie ou alors on le fait mal. Alors la déconstruction s’impose. Analyser les choses différemment, revoir l’ordre des choses est tout aussi bénéfique. C’est ce que j’ai fait», dit-il.

La vie de celui qu’on surnomme E est hantée par la mort. Celle de son père d’abord, le physicien renommé Hugh Everett, dont il découvrit le corps inanimé à 19 ans. Celles de sa sœur Elizabeth, qui s’est suicidée en 1996, et de sa mère Nancy, vaincue par le cancer deux ans plus tard.

En 2001, sa cousine Jennifer était dans un des avions détournés du 11 septembre qui s’écrasa sur le Pentagone, là où son père jadis avait un bureau.

Ces drames, et à un degré moindre les amours perdues, ont façonné l’œuvre de Eels qui compte pour perles Beautiful Freak (1996), Electro-Shock Blues (1998), Daisies of the Galaxy (2000), Blinking Lights and Other Revelations (2005).

Compassion et prévenance 

Avec, en substance, cette rengaine exposée dans son premier tube Novocaine for the Soul devenue récurrente : «La vie est dure, merdique. Mais on va faire avec, ça va aller».

The Deconstruction est l’album le plus optimiste et chaleureux de son auteur, qui avait mis sa carrière entre parenthèses pendant quatre ans. «J’avais besoin de me reposer mentalement et physiquement. Durant cette période, je me suis marié, j’ai eu mon premier enfant, j’ai... divorcé. Et entre-temps, Bobby Jr est mort».

Bobby Jr était le chien de Mark Oliver Everett, son fidèle compagnon pendant 14 ans, devenu l’emblème de Eels.

«Perdre son animal de compagnie, ça peut être pire que de perdre ses parents. Je me suis pourtant préparé, je savais que ce serait un jour horrible. Les animaux ont ceci d’épouvantable qu’ils vivent juste assez longtemps pour vous déchirer le cœur quand ils s’en vont.»

Mais une fois de plus chez Mark Oliver Everett, la vie a repris le dessus. Cette fois avec la naissance de son fils.

«J’enregistrais le disque au moment où j’ai appris que j’allais être papa. Cela a évidemment eu un impact sur mon écriture. Mais ce n’est qu’à sa naissance que ma vie a vraiment changé. Tous ces clichés qu’on entend sur le fait d’être parent sont vrais!» rit-il soudain.

«Dans cet album, la compassion et la prévenance ont certainement pris le dessus sur mon habituelle misanthropie», poursuit le chanteur de 55 ans qui suscite autant l’admiration que l’affection chez ses fans.

«Je ne me rends pas forcément compte de l’amour qu’ils me portent. Autant de douceur, ça remue pas mal. Là où je réalise qu’il y a une connexion, c’est pendant les concerts. Parfois je lis l’émotion sur les visages aux premiers rangs. Et après aussi quand j’en rencontre certains. Ils me racontent leur propre histoire, et me disent comment mes chansons les ont accompagnés».