Édouard Bergeon s'est inspiré du drame de son père pour <em>Au nom de la terre</em>.
Édouard Bergeon s'est inspiré du drame de son père pour <em>Au nom de la terre</em>.

Édouard Bergeon : les damnés de la terre

PARIS — Édouard Bergeon a 16 ans lorsqu’il se retrouve à la tête d’une exploitation agricole après le suicide de son père. Il finira par exorciser ce trauma en tournant un documentaire, Les fils de la terre (2012), qui s’attarde aux difficultés des paysans français. Ce film inspirera ensuite un long métrage avec Guillaume Canet dans le rôle-titre. Avec ses deux millions d’entrées, presque toutes réalisées en région, Au nom de la terre s’avère un véritable phénomène qui suscite bien des débats. Le Soleil a rencontré cet ex-journaliste de 37 ans pour discuter des drames qui secouent le monde agricole là-bas comme ici.

Q Vous avez déjà raconté l’histoire de votre père dans un documentaire. Pourquoi une fiction ?

R C’est le producteur [Christophe Rossignon] qui est venu me chercher. Mais quand on commence dans un domaine, on n’est plus fort que quand on parle de ce qu’on connaît. Cette histoire est inspirée de ma famille, mais la réalité est bien pire et on pourrait faire quantité de films. Il y a des éléments très autobiographiques, d’autres moins. C’est petite histoire a une universalité parce qu’elle touche à la famille, aux relations interpersonnelles…

Q L’histoire de votre famille est emblématique de ce qui bouleverse le monde agricole et de ce qui se passe toujours, ces fermiers qui doivent devenir des producteurs industriels…

R On les pousse à ça. La perte d’identité et de fierté est énorme. En accumulant de la fatigue physique, morale en plus de composer avec la météo, les sécheresses, les catastrophes… J’ai voulu raconter trois générations qui grandissent à des moments différents. Le grand-père gagne de l’argent en travaillant fort. Les années 90, c’est l’économie de marché, la mondialisation, on investit toujours plus, on s’endette… C’est ce que montre ce film, sans vouloir en faire un film-dossier. Tout passe par l’humain.

Q Il n’en demeure pas moins que c’est un film engagé.

R Oui. Mais je ne l’ai pas écrit pour qu’il soit comme ça. C’est peut-être la force du film. Parce que je ne veux pas donner de leçon de morale. Le spectateur n’est pas con. L’agriculture mondiale va mal.

Q On aborde par la bande le sujet du suicide des agriculteurs dans le long métrage. Au Québec, il y a des escouades spécialisées qui interviennent sur le terrain pour détecter des signes avant-coureurs. Est-ce qu’il existe une telle chose en France ?

R Oui, il y a Solidarité paysanne, une association qu’on a soutenue avec Guillaume. On a reversé une journée de recettes du film lors de sa sortie. Ses représentants étaient présents à nos avant-premières [à l’été 2019].

Q Parlant de Guillaume, est-ce que vous l’aviez en tête avant le tournage ?

R Non. Il est tombé sur mon documentaire à la télé et il est tellement bouleversé qu’il veut le faire comme cinéaste. Il en parle à mon producteur, fils d’agriculteur lui aussi, qui se marre et lui dit : «Guillaume, le film est écrit et c’est moi qui le produis.» Il a dit : «est-ce que vous avez quelqu’un pour le jouer? Je le fais!» Il n’avait même pas lu le scénario, mais il était à fond. C’est lui qui m’a amené vers la ressemblance physique de mon père. Il s’est dit que pour jouer devant son fils un mec qui a déjà existé, il faut que je me rapproche de son physique. En plus, ils se ressemblent…

Q Était-ce troublant ?

R Non. Ça fait 20 ans… Ça a été beaucoup plus difficile avec Les fils de la terre, mon documentaire, avec des conséquences dans ma vie personnelle. Là, il y avait un scénario et des acteurs, donc une mise à distance. Je sais ce qui est fiction ou pas. Oui, il y a eu des moments difficiles pendant le tournage. [longue pause] Mais j’ai bien géré.

On parle beaucoup du père depuis tout à l’heure, mais, au fond, c’est d’abord une histoire familiale ?

R Oui, je voulais faire un film sur cette cellule familiale pour rendre le propos plus universel. C’est la voute du film, puis il y a les enjeux agricoles.

Q Vous venez du documentaire, mais là vous arrivez sur un plateau avec Guillaume Canet, qui en a vu d’autres et qui réalise, toute une équipe… Étiez-vous nerveux ?

R Non. J’ai flippé trois mois d’avant [rires]. Mais deux, trois semaines avant, moi qui suis très manuel, il y a un truc très concret. Mais «monteur, action», j’avais jamais dit ça avant [rires]. Après 15 jours, il a fallu que je fasse le putsch de mon film pour reprendre le pouvoir parce que [l’équipe technique] voulait trop m’aider. Au début, je n’avais pas assez bien découpé mon film. Mais c’est passé et j’ai pris mon pied. J’ai même trouvé la fin dans la dernière semaine de tournage. On te fout à 300 mètres du rivage, tu nages ou tu coules. Moi, je nage (rires).

Q Il y a quelque chose qui m’a frappé en visionnant Au nom de la terre. J’ai senti que, malgré le propos, vous vouliez éviter le pathos. Est-ce que je me trompe ?

R On était sur les freins tout le temps : tournage, jeu, dialogue, montage… Il y a une telle puissance dans l’histoire, l’incarnation du verbe… Il y a quelque chose de très pudique, en fait. Il n’y a pas besoin d’en mettre plus.

Q Est-ce que vous pensez que cette pudeur vous vient de votre passé de fils d’agriculteur ?

R Mes docus étaient déjà comme ça. Pourquoi allez chercher les larmes? Les silences, les regards traduisent tout ça. Mon dernier docu, c’était sur trois mères qui ont perdu leur fils dans des règlements de comptes à Marseille. C’était tellement fort qu’il n’y avait pas besoin d’en rajouter. Ce docu m’a fait beaucoup de bien. Il faut partager.

Au nom de la terre prend l’affiche le 31 juillet

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance