Homme de gauche avoué et fier de l’être, Douglas Kennedy est très critique de la situation politique aux États-Unis.

Douglas Kennedy, entre choix et hasard

Pour le romancier à succès Douglas Kennedy, la trajectoire d’une vie peut changer au gré du hasard, mais «ensuite, il y a les choix», déterminants pour la suite des choses. Ce qui lui fait dire qu’un individu, selon qu’il accepte de prendre des risques ou non, peut échapper au malheur ou, au contraire, s’y enfermer à jamais.

«On construit notre malheur, je suis sûr de ça, explique l’écrivain américain en entrevue dans un hôtel du Vieux-Port. Je l’ai vu avec mon père, maintenant décédé. Il a passé plus de 50 ans dans un mariage raté. Il n’était pas heureux mais c’était son choix. On a tous des choix à faire dans la vie.»

L’homme de 63 ans, tout de noir vêtu, est volubile en ce début d’après-midi. Il parle d’abondance, dans un excellent français appris à Paris où il habite la moitié de l’année, des thèmes sous-jacents à sa dernière offrande, La symphonie du hasard, une fresque en trois tomes qui revisite le destin d’une famille américaine en conflit, à travers plusieurs décennies.

L’auteur de L’homme qui voulait vivre sa vie (adapté au cinéma par le Français Éric Lartigau) et de La poursuite du bonheur, est à l’image des personnages de ses romans: en perpétuel questionnement. Sur la famille, creuset de tous les conflits possibles; sur les États-Unis engagés dans un déplorable déclin en raison d’un président qu’il qualifie de «gangster»; sur les relations entre les sexes, sur l’équilibre si difficile, voire impossible à atteindre dans la vie.

«Montrez-moi une famille sans secret, sans injustice, sans malheur. Montrez-moi une vie sans merde», lance-t-il dans un éclat de rire. Les gens équilibrés, c’est un conte de fées, ça, monsieur. Tout le monde a des pathologies. On lutte contre elles toute notre vie. Freud avait raison, tout est établi dans l’enfance et la question primordiale qui demeure est: veut-on changer ou pas?»

Un Mussolini américain
L’écrivain, qui vit entre Wiscasset, dans le Maine, New York, Londres et Paris, est très critique de la situation politique aux États-Unis. Homme de gauche avoué et fier de l’être, il prend de longues secondes avant de répondre à une question sur l’avenir de son pays natal.

«Je ne suis pas très optimiste. Le siècle américain est cuit. Le grand problème est l’injustice du système d’éducation qui coûte très cher et crée de grandes injustices. L’éducation, c’est fondamental pour une société. Tout cela alors que des gens comme Trump n’ont jamais payé un sou d’impôt grâce à des astuces comptables.»

Trump, le nom est lâché. Le pot va suivre, sans aucune fleur. «La classe populaire a voté contre ses propres intérêts en votant pour lui. On a élu notre propre Mussolini, notre propre El Duce, c’est hallucinant. Tous les matins du monde, comme dans le titre du film d’Alain Corneau [Kennedy est un grand cinéphile], je me demande quel sera l’enfer aujourd’hui. Je suis tellement fier que notre président ait couché avec une star du porno, c’est si élégant, si classe…»

Kennedy, qui a voté pour Hillary Clinton mais appuierait Bernie Sanders si c’était à refaire, déplore que le Parti républicain ait utilisé, à l’instar de Richard Nixon, une «guerre culturelle pour diviser le pays entre l’Amérique profonde et les snobs progressistes qui aiment la France et les bons vins».

«Pour certains Américains, je suis hyper gauchiste. En France, je serais plutôt de centre gauche. Je crois en une démocratie sociale, à une qualité de vie, à la culture subventionnée, c’est essentiel pour une société.»

Du patinage à Québec
Douglas Kennedy a visité à plusieurs reprises Québec. C’est ici qu’il a trouvé refuge, à deux reprises, à 10 ans d’intervalle, pour panser les blessures d’un divorce acrimonieux et l’annonce de la maladie de son fils. Dans son livre témoignage Toutes ces grandes questions sans réponse, il consacre un chapitre à une sortie de ski au Mont-Sainte-Anne qui a failli mal virer, et à une séance d’introduction au patinage sur glace, à place D’Youville, avec un dénommé Luc, professeur dans un cégep.

«C’était une période très triste de ma vie. J’avais décidé d’apprendre le patinage. Luc m’avait montré que le plus important c’était l’équilibre. Ce n’est pas facile, mais j’ai essayé. La persévérance c’est très important pour patiner, mais aussi en écriture.»

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DOUGLAS KENNEDY EN RAFALE

Un politicien: Frankin D. Roosevelt. Il a été le président américain le plus important du XXe siècle. Parce qu’il a créé une expérience socialiste avec le New Deal.

Un personnage historique: Montaigne. Parce qu’il a été le premier existentialiste. 

Un auteur: Graham Greene. Son meilleur livre est La fin d’une liaison. C’est magnifique. C’était un écrivain avec un grand public mais sérieux. Comme moi… (rires).

Un musicien: Jean-Sébastien Bach. Il est l’alpha et l’oméga. Je ne crois pas en Dieu, mais je crois en Bach.

Une pièce de théâtre: Hamlet de Shakespeare. À 11 ans, je l’avais vu sur Broadway dans une mise en scène de John Gielgud. Ç’a m’avait beaucoup marqué.

Un peintre: Mark Rothko. Un peintre impressionniste abstrait. Il a créé des œuvres très contemplatives avec une tension immense. 

Un réalisateur: Hitchcock sans aucun doute, il est immense. Son meilleur film reste Sueurs froides (Vertigo). Parce que tous ses personnages luttent avec la culpabilité, des peurs, des zones d’ombre.

Un musée: Le Musée d’art moderne de New York (MoMA). Pour mes 13 ans, j’avais demandé à ma mère un abonnement comme cadeau.

Une ville: New York, ma ville natale, et Paris parce que c’est… Paris.

Douglas Kennedy sera présent au Salon du livre, samedi de 13h à 14h30 et de 17h à 18h30; et dimanche de 11h à 12h, et de 13h à 14h.