Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.

› La nouvelle rêvée (1926)
Arthur Schnitzler

Comment ne pas confondre le rêve et la réalité lorsqu’on habite à Vienne au début du 20e siècle? Dans la ville dont Freud est un citoyen éminent, bien que nimbé d’une aura sulfureuse? L’écrivain Arthur Schnitzler, médecin de son état, ne pouvait échapper à cette douce obsession.

Dans La nouvelle rêvée, un ouvrage publié à partir de 1925, le maître vieillissant montre que son esprit demeure en prise avec l’époque. Le ton est résolument moderne, en ce sens que l’histoire racontée se prête à tous les décodages. Réalité, rêve ou fantasme?

Pas étonnant qu’à la fin de sa vie, Stanley Kubrick n’ait pu résister à l’envie de livrer son interprétation dans le film Eyes Wide Shut (Les yeux grand fermés). Il y a de la matière à l’infini dans cette nouvelle qui se déroule à l’intérieur d’une poignée de jours. Tant de confessions, de rencontres improbables, de pulsions mortifères, ne pouvaient laisser le cinéaste indifférent.

Schnitzler met en scène un couple encore jeune, au bonheur apparemment inaltérable. Il donne l’impression de s’aimer et vit confortablement. Fridolin et Albertine ont ceci de particulier qu’ils se racontent tout, y compris des souvenirs susceptibles de troubler l’autre. C’est ce qu’ils font à la suite d’un bal costumé, en explorant un peu trop hardiment le registre des désirs dissimulés.

Tout ce qu’il convient d’ajouter, c’est que dans la Vienne du tournant du siècle, où la pulsion de mort a provoqué maints duels, suicides, crimes en tous genres, ces péripéties coulent de source.

Malgré sa trame narrative d’une rare densité, La nouvelle rêvée se lit toute seule, de préférence à la tombée de la nuit. Et soyez prévenus, elle a le pouvoir de rouler longtemps dans votre tête. Daniel Côté (Le Quotidien)

<em>La nouvelle rêvée,</em> Arthur Schnitzler

› L’histoire de Pi (2001)
Yann Martel

L’histoire de Piscine Molitor Patel — Pi pour les intimes — a fait le tour du monde. Pas seulement à cause du très beau film qu’en a fait Ang Lee (et qui lui a d’ailleurs valu l’Oscar du meilleur réalisateur en 2013), mais parce que le roman de l’écrivain canadien Yann Martel a été lu sur tous les continents. Traduit dans plus de 30 langues, le livre-phénomène a reçu une pluie d’éloges et conquis lecteurs comme critiques. Et pour cause. Couronné du prestigieux Man Booker Prize, L’histoire de Pi est un roman atypique à nul autre pareil, un récit qu’on n’oublie pas tant il est singulier et universel tout à la fois. 

L’œuvre littéraire publiée en 2001 nous amène à la rencontre de Pi, jeune Indien dont le père dirige le zoo de Pondichéry. Côtoyer de si près une faune aussi variée, c’est au fond en apprendre beaucoup sur la nature humaine, découvrira-t-on au fil des chapitres. 

Arrive un jour où la famille de Pi décide d’aller s’établir au Canada. Avec les animaux en cage dans la cale du bateau, ils voguent vers de nouveaux rêves qui tournent au cauchemar lorsque le cargo coule à pic. Les flots avalent les passagers, mais Pi réussit à nager jusqu’à une petite embarcation de sauvetage. Il n’est pas le seul. Son refuge de fortune est partagé par d’improbables compagnons de naufrage. Une hyène, un orang-outan, un zèbre… et Richard Parker, un imposant tigre du Bengale. La survie s’avère périlleuse. Elle le sera autant que la dérive en mer sera longue. 

Riche en surprises et habilement narrée, l’originale fable animalière marie le mythe, le mystérieux, le merveilleux. Elle parle d’instinct de survie, d’humanité, de la portée des histoires. Elle est fascinante, du début jusqu’à la toute fin. Karine Tremblay (La Tribune)

<em>L’histoire de Pi, </em>Yann Martel

› Dune (1965)
Frank Herbert

Ah ! Dune! Planète de rêves ! Son sable à perte de vue, ses paysages exotiques, ses vers géants, ses courageux Fremens et son mystérieux messie! Pourtant, Dune, le bouquin, est loin de se résumer à un simple récit d’aventures. Truffé de personnages et de jeux d’influence, de rivalités magouilleuses, de combats violents et de viles traîtrises, le volumineux bouquin de Frank Herbert fut à la science-fiction ce que Le trône de fer est à l’heroic fantasy.

À quelques encablures de la planète sèche tournoient une myriade de planètes, maisons et factions, dans un enchevêtrement d’intrigues complexes, formant un empire («l’Imperium») aux proportions cosmiques. 

On peut facilement comprendre pourquoi David Lynch, qui l’adapta au grand écran en 1984), résolut de se concentrer sur le parcours initiatique de Paul Atréides, et ne fit qu’effleurer la densité politique, économique, écologique, religieuse et philosophique de l’œuvre littéraire. (Le Cycle de Dune original se décline en 7 volumes ; à la mort d’Herbert, son fils a repris les rênes de la série, cosignant une quinzaine de livres, suites ou antépisodes, étoffant le Cycle.)

Mais le public de 2020, biberonné qu’il est aux téléséries dont les intrigues se prolongent sur plusieurs saisons, peut «encaisser» davantage. Le prochain cinéaste à s’y attaquer, Denis Villeneuve (Blade Runner 2049), a ici un avantage. On «pressent» — aussi aisément que ne le ferait une Bene Gesserit gavée à l’épice — que son adaptation rendra justice à la profondeur du matériau, car elle s’étirera sur deux films. Quant aux effets spéciaux de 1984 (même chose pour la série télé réalisée en 2000)... disons poliment qu’il n’y a plus de quoi pavoiser; il était temps qu’une nouvelle adaptation visuellement à la hauteur voie le jour, ne serait-ce que pour donner envie de découvrir le livre à de nouvelles générations de lecteurs. Yves Bergeras (Le Droit)

<em>Dune</em>, Frank Herbert

› Le troisième homme (1950)
Graham Greene

Difficile de trouver roman et film plus inextricablement liés que Le troisième homme. À preuve, le récit de Graham Greene, qui apparaît en bonne position sur les listes des 100 meilleurs livres policiers de tous les temps, fut publié après la sortie du chef-d’œuvre cinématographique de Carol Reed!

Le réalisateur britannique avait adapté une nouvelle de Greene l’année précédente (Première désillusion, 1948). L’auteur s’est donc attaqué à un travail préparatoire au scénario qui prendra la forme d’un court roman noir.

Dans celui-ci, l’ancien espion britannique va habilement créer un écran de fumée sur ses sources d’inspiration réelles. Greene a séjourné à Vienne pendant deux semaines, pour ensuite y camper l’action.

À savoir l’arrivée d’un écrivain, Rollo Martins, son alter ego, dans la capitale autrichienne à l’invitation de son ami Harry Lime. Sur place, il apprend la mort de celui-ci. Une enquête lui révèle deux faits troublants : le trépassé se livrait à un trafic de pénicilline dans les hôpitaux militaires et l’existence d’un «troisième homme» témoin de l’accident qui a coûté la vie à Lime.

Sur cette fondation, l’auteur crée un angoissant climat de suspense basé sur un fascinant jeu de miroirs. Selon toute vraisemblance, le romancier s’est inspiré du maître-espion Kim Philby, son ex-patron, qui était un agent double…

Dans le magnifique film de Reed, qui puise autant au néo-réalisme italien qu’à l’expressionnisme allemand, le fantomatique Harry Lime est interprété par Orson Welles et Joseph Cotten joue le rôle de l’écrivain. Il a gagné le Grand prix au troisième Festival de Cannes.

Dans un cas comme dans l’autre, c’est une plongée dans la naissance d’une oppressante période historique, évoquée en filigrane : la Guerre froide. Éric Moreault (Le Soleil)

<em>Le troisième homme</em>, Graham Greene