Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine : les journalistes qui écrivent des histoires...

Le lion (1958) 
Joseph Kessel

Aviateur durant la Première Guerre mondiale, journaliste correspondant de guerre à l’aube de la Seconde puis capitaine dans l’aviation, Joseph Kessel s’est aussi engagé dans la Résistance — expérience dont il tirera L’Armée des ombres

De ses nombreux voyages aux quatre coins du globe — Afrique, Afghanistan, Palestine, Birmanie, etc. — il tirera plus tard de nombreux articles... et la matière première de plusieurs romans, dont Les Cavaliers (souvent considéré comme son chef d’œuvre) et Le Lion, récit d’une amitié — de l’amour fusionnel, plutôt — entre une fillette et un lionceau. Ce bouquin, sans doute parce qu’il est accessible aux lecteurs adolescents, connaîtra un immense succès en librairie (il sera adapté en film en 1962) qui ne s’est toujours pas démenti.

Le décor est campé en pleine savane kényane, dans une réserve faunique gérée par le père de la fillette. En grandissant, le lionceau (prénommé King... rien à voir avec le félin des studios Disney) sera fatalement appelé à retrouver sa nature sauvage, et à retourner à son habitat. 

À la fois inquiet et fasciné par cette relation aussi puissante que dangereuse, un homme de passage décrit les jeux de la fillette et de l’animal. Il témoigne sans interrompre, à la façon d’un journaliste.

Toujours nez à mufle, le couple donne l’impression de partager le même langage. Au point que les guerriers de la tribu Massaï établie à proximité considèrent la sauvageonne comme une petite sorcière blanche. Guerriers qui, bien sûr, pratiquent la chasse au lion. Un drame couve, inéluctable, suggère le narrateur...

Roman déjà captivant sur le plan ethnologique (Kessel se serait inspiré d’un fait vécu), Le lion est aussi un récit bouleversant sur l’innocence et l’éveil à la cruauté. Celle du monde animal. Et celle de la nature humaine, parfois. Yves Bergeras, Le Droit

<em>Le Lion,</em> Joseph Kessel

Millénium (2005-2007)
Stieg Larsson

Peut-on parler de «classique» pour cette trilogie publiée il y a à peine 15 ans? Absolument. Stieg Larsson a réussi le difficile exploit d’obtenir un immense succès critique et public avec Millénium. Ce qui n’était pas gagné d’avance avec des romans complexes qui s’attaquent à des thèmes sociopolitiques radioactifs.

Larsson, comme reporter, était connu pour son combat sans relâche contre le fascisme et le racisme, en général, et en Suède en particulier, où il a fondé Expo, un trimestriel qui fait la belle place au journalisme d’investigation. Il s’est d’ailleurs largement inspiré de sa carrière pour créer Mikael Blomkvist, héros masculin de l’œuvre et cofondateur du magazine Millénium.

Mais ce qui était, et demeure, fascinant dans cette œuvre posthume, c’est que le suspense serve de moteur à cette dénonciation non équivoque de la violence faite aux femmes, individuelle autant que sociale. L’auteur va créer un personnage féminin aux antipodes des clichés en Lisbeth Salander, une cyberpunk bisexuelle d’une intelligence phénoménale.

Ce manifeste sur les sévices à l’encontre des femmes ne l’empêche pas d’approfondir d’autres thèmes porteurs : le capitalisme et le passé nazi de sa patrie.

Le roman policier avec ses codes devient ici un prétexte pour illustrer les travers sociaux (comme le faisait aussi le regretté Henning Mankel). D’histoires en apparence banales, une enquête sur une femme disparue depuis 44 ans; une autre sur un double meurtre, puis une dernière sur un complot au sein des services secrets, Stieg Larsson a su composer une saisissante fresque sur les tares des sociétés occidentales.

Le tout avec une plume vivante et acérée qui nous happe et ne nous lâche pas avant la fin de cette œuvre monumentale. Éric Moreault, Le Soleil

<em>Millénium</em>, Stieg Larsson

La légende du saint buveur (1939)
Joseph Roth

Après la Première Guerre mondiale, où il a servi au sein de l’armée austro-hongroise, Joseph Roth est devenu l’un des journalistes les plus réputés d’Europe. Ses reportages sont essentiels pour comprendre comment on vivait dans les années 1920, à Vienne, puis à Berlin, où le sort des humbles l’intéressait davantage que celui des nantis.

Le journalisme lui avait procuré l’aisance matérielle, mais son désir de produire une œuvre littéraire est devenu la grande affaire de sa vie. Or, plusieurs de ses romans creusent le même sillon que ses reportages. Leurs protagonistes n’ont guère de prise sur leur destin, ce qui est le cas d’Andreas, le personnage central de La Légende du saint buveur.

Ce texte publié après la mort de Roth, survenue en 1939, relate l’histoire d’un mineur polonais qui, à la suite d’un séjour en prison, aboutit sur les quais de Paris. Un soir, il voit le destin lui sourire quand un inconnu lui remet la somme de 200 francs.

Andreas résiste, affirme qu’il ne pourra jamais le rembourser, lui qui n’a ni travail ni domicile fixe. L’autre le convainc en lui disant que s’il tient à acquitter cette dette d’honneur, il n’aura qu’à verser un don équivalent en se rendant dans une chapelle où on célèbre les vertus de sainte Thérèse de Lisieux.

Ce sera le premier d’une succession de miracles et de rencontres improbables. Chaque fois que ses ressources s’épuisent, l’homme hérite d’une nouvelle somme en se disant que le dimanche suivant, il ira payer son dû à la chapelle. On le sent pétri de bonne volonté, mais prompt à emprunter des chemins de traverse balisés par un nombre incalculable de verres de Pernod.

C’est une histoire triste, mais belle, et tellement nourrie de l’expérience vécue par l’auteur. En lisant ce bijou de texte, on pense donc à lui, autant qu’à Andreas, et on se console à l’idée que jusqu’à son dernier souffle, l’écriture sera demeurée une source de lumière. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>La légende du saint buveur</em>, Joseph Roth

Un dimanche à la piscine de Kigali (2000)
Gil Courtemanche

Premier roman de celui qui a vécu en Afrique alors qu’il était correspondant à l’étranger pour la télé de Radio-Canada, Un dimanche à la piscine à Kigali se déroule dans le Rwanda cisaillé par le génocide de 1994. On y rencontre le journaliste canadien Bernard Valcourt, qui vit à Kigali avec Gentille, son amoureuse rwandaise rencontrée à l’hôtel des Mille Collines. L’endroit, fréquenté par diplomates et coopérants, révèle une galerie de personnages aux horizons divers. 

Arrive l’insensé, le sanglant conflit qui déchire Hutus et Tutsis. Le pays, déjà mis à mal par l’épidémie de sida, est avalé par la guerre et par tout ce qu’elle entraîne d’innommable. La mort hante les pages, l’amour ne suffit pas à éloigner son ombre et à contenir la violence inouïe qui se déploie à coups de machettes, sur fond de cruauté, de misère, de corruption. 

Gagnant du Prix des libraires en 2001, ce bouquin est un livre coup de poing en ce qu’il nous révèle de l’humanité et de ses failles. Ses immenses failles. Celles dans lesquelles le lecteur s’engouffre, avec un certain effroi de savoir que pareilles choses se peuvent, qu’elles ont eu lieu il n’y a pas si longtemps encore. Certains passages sont difficiles, ils n’en sont pas moins nécessaires. Parce que le récit est romancé, mais tout ce qui l’a inspiré est réel. Gil Courtemanche le précisait d’ailleurs en préambule : les personnages ont tous existé. En les racontant, il leur a donné un visage, une densité, une voix. Écrite avec une plume précise et incarnée, à mi-chemin entre le témoignage, la chronique et le reportage, son œuvre romanesque est une essentielle plongée dans un pan douloureux de l’histoire. Karine Tremblay, La Tribune 

<em>Un dimanche à la piscine de Kigali</em>, Gil Courtemanche