Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.

Des classiques à lire et à relire

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.

› Le Seigneur des anneaux (1954-1955)
J.R.R. Tolkien

Le Seigneur des anneaux est l’œuvre d’une vie. Et un roman-culte, offert à toutes les interprétations en raison de sa richesse thématique et symbolique. Mais il décrit surtout un magnifique voyage dans un monde fantastique peuplé d’étranges créatures et de lieux magiques.

L’œuvre épique de Tolkien a pris racine dans une série de contraintes. Son éditeur le presse de lui offrir une suite au Hobbit. Il finit par s’y résoudre, mais ce sera un travail de longue haleine, interrompu par la Seconde Guerre mondiale (une source d’inspiration).

C’est que Tolkien y campe l’action dans la Terre du milieu, passé imaginaire de notre planète, avec moult détails afin de proposer un univers cohérent à ses personnages. Les principaux sont des hobbits : Frodo, Sam, Pippin et Merry. Le quatuor doit se débarrasser d’un anneau recherché par Sauron, le Mal incarné.

Pour y arriver, les compères doivent parcourir par monts et par vaux un immense territoire, aussi dangereux que magnifique, avec sa propre faune et sa propre flore, tout en échappant aux Cavaliers noirs lancés à leurs trousses.

Ce périlleux périple est parsemé d’épreuves qui forment un récit initiatique. Dans ce riche décor, le lecteur peut s’évader de son quotidien et laisser son imagination errer. Peu importe qu’il décide de transposer ou non une grille sociopolitique. Ici, il devient lui aussi un compagnon de route des valeureux hobbits, un voyageur parti à l’aventure.

Car la vaste fresque que compose Le Seigneur des anneaux ne se distingue pas nécessairement par ses qualités littéraires, mais bien par l’importance que son auteur accorde au romanesque. Et donc, à l’imaginaire. Éric Moreault (Le Soleil)

<em>Le Seigneur des anneaux,</em> J.R.R. Tolkien

Soie (1996)
Alessandro Baricco

Petite plaquette tout en délicatesse, Soie nous téléporte loin en arrière, dans le creux des années 1860. Autre temps, autre épidémie : dans la bourgade de Lavilledieu, les colonies de vers à soie sont contaminées par une maladie qui atteint les œufs. Une catastrophe pour la petite ville qui a fait de la soie l’ancrage d’une lucrative industrie. 

Hervé Joncour promet de revenir auprès de sa belle Hélène et met le cap sur le Japon où il espère trouver des œufs épargnés par la maladie. 

Après avoir traversé terres sibériennes, lac, fleuve et océan, l’explorateur foule enfin le sol du bout du monde. Dans le paysage fleuri d’arbres inconnus et de volières singulières, il prend le thé avec le maître japonais Hara Kei. Et il croise le regard d’une inconnue qui, dès lors, ne cessera de le hanter. 

Lorsqu’il revient auprès des siens, il a dans sa besace les précieux vers. Il a aussi dans le cœur un secret qui grandit au fil de chacune de ses expéditions au Japon. L’histoire d’amour qui se dessine dans la lenteur est pleine de sensualité et de mystère, elle tient à peine sur un fil (de soie), et pourtant elle habite entièrement le récit finement raconté par Alessandro Baricco. Avec une écriture chirurgicale, épurée, il nous promène dans les décors de l’Asie autant que dans les paysages intérieurs de Joncour. À travers ce que le grand voyageur voit, vit, ressent et imagine, on traverse la route de la soie tout autant qu’on avance sur le chemin qui, au final, ramène à soi. Karine Tremblay (La Tribune) 

<em>Soie,</em> Alessandro Baricco

Mange, prie, aime (2006)
Elizabeth Gilbert

Si Mange, prie, aime d’Elizabeth Gilbert (2006) est un grand périple aux quatre coins du globe, c’est avant tout le récit d’un voyage intérieur. Un voyage en profondeur, à destination du changement de soi. 

Elizabeth, la protagoniste de ce récit à saveur autobiographique, a a priori tout pour être heureuse. Elle est pourtant lasse du train-train routinier qui l’étiole, rongée par la superficialité de son existence, circonspecte face aux évidences. 

Devrais-je partir ou bien rester? Devrais-je enfin tout laisser tomber? La question qui a alimenté les chansons des Clash ou de Jean Leloup nous taraude tous. Un changement salvateur s’impose, se convainc-t-elle.

Plaquant «tout» dans la foulée d’une déception amoureuse, elle va miser sur la distance, le recul et la découverte, histoire d’essayer de reprendre goût aux choses. Cap vers l’Italie, pour réapprendre le plaisir de la bouffe; vers l’Inde, pour retrouver la paix intérieure le temps d’une retraite spirituelle ; et à Bali, pour se retrouver. S’épanouir. Et peut-être apprendre à assumer sa nature profonde.

Récit initiatique simple et touchant de sincérité, Mange, prie, aime a pour toile de fond l’ouverture à l’inconnu, la réconciliation avec le sentiment amoureux et l’apprivoisement des déséquilibres qu’il sous-tend. Yves Bergeras (Le Droit)

<em>Mange, prie, aime</em>, Elizabeth Gilbert

L’Odyssée (VIIIe siècle av. J.-C.)
Homère

Difficile d’imaginer plus «classique» que cette antique Odyssée, épopée lyrique composée au VIIIe siècle avant J.-C. par Homère et aujourd’hui considérée comme l’un des deux récits fondateurs de la civilisation occidentale (avec L’Illiade).

Est-il utile de rappeler qu’elle relate les aventures d’Ulysse, héros victorieux de la guerre de Troie, modèle d’«intelligence rusée» («métis», en grec) et roi d’Ithaque? ...et plus particulièrement son périple maritime à bord de L’Odysseus, jusqu’à l’île d’Ithaque où l’attend sa fidèle Pénélope? Patiente, la reine l’attend en s’esquintant les doigts sur son métier à tisser, seule façon de repousser tous les prétendants au trône. Tout ça parce que cette andouille d’Ulysse traîne sur le chemin du retour. C’est ça qui arrive aux marins quand ils provoquent l’ire de Poséidon. Ulysse a «déconné» lors d’une escale; depuis, le dieu des mers s’acharne sur son cas. Son loooooong voyage durera 20 ans, dans un récit qui s’étire sur 24 chants.

Même s’ils ne sont plus que de lointains souvenirs, la plupart des personnages, lieux et figures mythologiques de cette histoire nous sont encore familiers : les sirènes, Circé la magicienne, l’île de Calypso, Polyphème le cyclope, la nymphe Calypso, la princesse Nausicaa... et même le cheval de Troie (épisode qui n’est pas dans L’Illiade).

On le dit fondateur, car le mythe n’a cessé d’inspirer les grands auteurs, de Dante à James Joyce en passant par Apollinaire et Giono, et la figure héroïque d’Ulysse continue de pointer son nez dans la culture populaire moderne — au cinéma, chez Méliès ou les frères Coen, sous les traits de Kirk Douglas, Clark Gable ou George Clooney, mais aussi en musique et en BD. Yves Bergeras (Le Droit)

<em>L'Odyssée,</em> Homère

 La mort à Venise (1912)
Thomas Mann

Je prévoyais lire La mort à Venise en mars, au cours d’un voyage au nord de l’Italie. Ce projet a été contrecarré par les événements que l’on sait, si bien que j’ai découvert cette nouvelle de Thomas Mann dans ma résidence de Chicoutimi, avec pour paysage d’immenses bancs de neige barrant la vue sur ma rue.

Le protagoniste, Aschenbach, est un écrivain réputé. Toute sa vie, il l’a consacrée à son art en tenant les distractions à distance. Or, au hasard d’une promenade à Munich, son regard se pose sur un inconnu. Quelque chose en lui le fascine, peut-être son look singulier, un brin exotique. Il le suit, l’observe avec tant d’insistance que lui-même en est troublé. Puis, leurs routes se séparent.

Cet épisode le pousse à séjourner à Venise, le temps qu’on remette en ordre sa maison de campagne. Cette ville lui a toujours fait du bien, mais pas cette fois. Le temps est vilain à son arrivée, ponctuée de quelques mésaventures. À l’évidence, ce n’est pas ici que l’homme retrouvera une forme de sérénité.

Même l’apparition d’un adolescent d’une beauté rare, du genre dont on fait les statues, ne convainc pas Aschenbach de prolonger son séjour. Il part le lendemain, en effet, mais un contretemps le force à revenir à l’hôtel, cette fois pour de bon. Ce qui ne constituait qu’un éblouissement fugitif tourne alors à l’obsession.

Le titre de l’ouvrage a beau vendre la mèche, j’ai aimé entrer dans les pensées du voyageur, voir comment il tente de justifier son attirance en mobilisant les dieux et les philosophes de la Grèce antique. Il vient un temps, toutefois, où se mentir à soi-même ne constitue plus une option, et Thomas Mann décrit avec finesse cette plongée dans le réel.

Même la menace que fait planer une épidémie de choléra ne pousse pas Aschenbach à quitter Venise la vénéneuse. Les autorités déguisent la vérité à ce sujet, tout comme les employés de l’hôtel, qui cachent les journaux étrangers, mais lui sait de quoi il en retourne. C’est donc en toute conscience qu’il accepte l’idée de ne plus vivre. Ni à Venise ni ailleurs. Daniel Côté (Le Quotidien)

<em>La mort à Venise</em>, Thomas Mann