Agnès Varda en décembre 2018, recevant un prix honorifique au Festival international du film de Marrakech

Décès d'Agnès Varda, artiste pionnière et excentrique du cinéma

PARIS — La réalisatrice pionnière de la Nouvelle vague française, Agnès Varda, figure du cinéma dans le monde et inspiratrice de générations d’artistes, est décédée dans la nuit de jeudi à vendredi à l’âge de 90 ans.

«La réalisatrice et artiste Agnès Varda est décédée chez elle dans la nuit des suites d’un cancer. Sa famille et ses proches l’entouraient», a annoncé son entourage vendredi dans un communiqué.

Femme de convictions ayant bâti une œuvre originale, souvent pionnière, à la frontière entre documentaire et fiction, Agnès Varda était l’auteur de Cléo de 5 à 7 (1962), Sans toit ni loi (1985), Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), Les plages d’Agnès (2009) ou Visages, villages (2017).

Récompensée par un Lion d’or à Venise en 1985 pour Sans toit ni loi et par un César du meilleur documentaire en 2009 pour Les plages d’Agnès, Agnès Varda laisse une œuvre onirique, humaniste, radicale, mais aussi fantaisiste et drôle.

Agnès Varda en 1970

Elle avait cumulé les trophées du cinéma français : un César d’honneur en 2001 et une Palme d’honneur du Festival de Cannes en 2015, mais également américain, avec un Oscar d’honneur en 2017 pour l’ensemble de sa carrière.

«C’est une très grande dame du cinéma et une très grande dame tout court qui nous quitte. Pendant 90 ans, elle a accompagné l’histoire du cinéma. Elle a été très en avance sur tout le monde, elle a été la première à faire des films qui ont influencé la Nouvelle Vague», a réagi auprès de l’AFP le réalisateur Claude Lelouch.

Le président français Emmanuel Macron a salué une «immense cinéaste, photographe et plasticienne [qui] va terriblement manquer à la création française». «Elle nous ouvrait les yeux, renversait nos regards, nous réapprenait à voir. C’est le don que nous font les plus grands cinéastes», a-t-il ajouté.

La cinéaste en 1994 durant le tournage de «Mes cent et une nuits»

«Profondément humaine»

Compagne du cinéaste Jacques Demy de 1962 jusqu’à sa mort en 1990, féministe engagée, Agnès Varda, qui avait mené avec l’actrice Cate Blanchett une marche des femmes pour l’égalité au dernier Festival de Cannes, était aussi une réalisatrice à la fibre sociale, qui s’était souvent penchée sur le sort des laissés pour compte de la société.

Également photographe et artiste visuelle, celle qui avait commencé comme réalisatrice en 1954 avec son premier long métrage de fiction La Pointe courte, avait présenté en février au Festival du film de Berlin son dernier documentaire, Varda par Agnès, diffusé récemment sur Arte.

Dans ce film introspectif en deux parties sous forme de leçon de cinéma et de bilan d’une carrière de plus de soixante ans, elle parlait de ses inspirations et de son travail, davantage depuis les années 2000 vers le documentaire et les arts plastiques.

La cinéaste avait alors indiqué lors d’une longue conférence de presse émouvante à Berlin qu’elle «ralentissait» et «se préparait à dire au revoir, à partir».

«Généreuse, joyeuse, profondément humaine, Agnès Varda a illuminé nos vies par ses films d’une folle inventivité», a réagi vendredi la présidente du Centre national du cinéma Frédérique Bredin, ajoutant que «ce qu’elle a apporté à travers ses œuvres, ses combats pour la condition des femmes, est inestimable».

«Varda est partie, mais Agnès sera toujours là. Intelligente, vive, douce, spirituelle, rieuse, cocasse, inattendue comme l’est son œuvre. Ses films de quat’sous sont notre trésor. Un trésor national : celui de l’esprit français», a indiqué sur Twitter l’ancien président du Festival de Cannes, Gilles Jacob.

Agnès Varda a reçu en 2015 une Palme d'honneur du festival de Cannes pour l'ensemble de son oeuvre.

Agnès Varda devait inaugurer vendredi soir une exposition au château de Chaumont-sur-Loire, où sont présentées trois de ses œuvres. «Je trouve formidable que l’art soit intégré à la nature. C’est une grande joie d’être ici», expliquait-elle samedi dernier, sur place, au journaliste de l’AFP Christian Panvert qui l’interviewait.

«Elle fermait les yeux, elle avait un mal fou à reprendre sa respiration, elle me tenait la main», a témoigné vendredi le journaliste. «Elle faisait preuve d’une concentration infinie, impressionnante, pour donner le mot juste. Comme si cette exposition était une forme d’au revoir».

La cinéaste en novembre 2017, avec l'Oscar d'honneur qui lui a été remis par l'Académie américaine des arts et des sciences pour l'ensemble de son oeuvre

«Le plus chéri des morts»

Avec Les glaneurs et la glaneuse (2000), Agnès Varda s'intéresse aux pauvres qui récupèrent dans les champs ou sur les marchés les légumes oubliés ou invendus.

L'occasion de braquer les projecteurs sur la pomme de terre, le «légume le plus modeste, le plus pauvre, celui qu'on ne regarde pas», disait-elle.

En 2008, c'est aux plages de sa vie et au «plus chéri des morts», Jacques Demy, l'homme des Demoiselles de Rochefort, qu'elle rend hommage dans Les plages d'Agnès, César du meilleur film documentaire.

Un autoportrait montrant les plages de Belgique de son enfance, celles de Sète, de Californie ainsi que de Noirmoutier (ouest), où elle passait ses vacances. Les dernières images, bouleversantes, la montrent seule, sur une chaise, au milieu des embruns.

À son compagnon décédé en 1990, elle a consacré une trilogie, dont Jacquot de Nantes. Ensemble, ils ont deux enfants: Rosalie Varda (adoptée par Demy) qui travaille à Ciné-Tamaris, la société qui gère les films de ses parents, et Mathieu Demy, devenu acteur.

Agnès Varda a reçu en 2015 une Palme d'honneur du festival de Cannes pour l'ensemble de son oeuvre.

En février à la Berlinale, elle avait présenté son dernier documentaire, Varda par Agnès. Ce film est «une façon de dire au revoir».

En 2008, c'est aux plages de sa vie et au «plus chéri des morts», Jacques Demy, qu'elle rend hommage dans l'autoportrait «Les plages d'Agnès».

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AGNÈS VARDA EN 10 DATES

30 mai 1928 : naissance à Ixelles (Belgique). En 1940, elle s'installe avec sa famille à Sète (sud de la France) où elle va passer son adolescence

1954 : tourne son premier long métrage de fiction, La pointe courte

1958 : rencontre le réalisateur Jacques Demy, son futur époux. Après sa mort en 1990, elle lui rendra hommage avec trois films : Jacquot de Nantes, Les demoiselles ont eu 25 ans et L'Univers de Jacques Demy.

1962 : réalise Cléo de 5 à 7. Suivront d'autres films et documentaires qui feront d'elle une des rares réalisatrices de la Nouvelle vague

1985 : Sans toit ni loi avec Sandrine Bonnaire lui vaut un Lion d'or à la Mostra de Venise

2000 : sortie du documentaire Les glaneurs et la glaneuse auquel elle donnera une suite, Deux ans après

2008 : réalise un long-métrage autobiographique Les plages d'Agnès qui obtient le César du meilleur film documentaire

2015 : reçoit une Palme d'honneur du Festival de Cannes.

2017 : réalise avec l'artiste JR le documentaire Visages, villages, qui reçoit l'Oeil d'or du meilleur documentaire au Festival de Cannes. Reçoit un Oscar d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre.

2019 : présente à la Berlinale son ultime documentaire Varda par Agnès

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VAGUE DE RÉACTIONS

De Madonna à l'artiste JR, avec lequel elle avait tourné un film en forme de déambulation poétique, de nombreuses personnalités ont confié leur émotion à l'annonce de la mort de l'artiste et cinéaste française Agnès Varda, à l'âge de 90 ans.

Madonna, sur Twitter : «Adieu à l'une de mes cinéastes préférées, Agnès Varda. Toujours un esprit curieux, créatif, enfantin jusqu'au dernier moment.»

La réalisatrice américaine Ava DuVernay sur Twitter : «Merci Agnès. Pour vos films. Pour votre passion. Pour votre lumière. Elle rayonne.»

Le réalisateur français Claude Lelouch à l'AFP : «C'est une très grande dame du cinéma et une très grande dame tout court qui nous quitte. Pendant 90 ans elle a accompagné l'histoire du cinéma. Elle a été très en avance sur tout le monde, elle a été la première à faire des films qui ont influencé la Nouvelle Vague. Les gens du cinéma peuvent être tristes. C'est la première femme metteur en scène du cinéma. Elle a fait de ce métier un métier aussi important pour les femmes que les hommes. Elle a toujours été dans les bons combats.»

Frank Riester, ministre français de la Culture sur Twitter : «Bouleversé, accablé, endeuillé : ces sentiments qui accompagnent la certitude que nous venons de perdre l'une des plus grandes artistes de notre époque. Agnès Varda, je vous témoigne mon respect, ma reconnaissance et mon admiration.»

La comédienne et chanteuse Jane Birkin à l'AFP : «Sa mort semble assez inimaginable. Elle avait une telle résistance qu'on l'imaginait éternelle. J'ai commencé à bien la connaître au moment de travailler sur Jane B. par Agnès V., au cours de ces deux ans de tournage, et plus encore par la suite. Elle avait un côté assez bulldozer et aussi un côté fragile. Je n'ai jamais connu quelqu'un d'aussi curieux qu'elle. Elle avait une très grande connaissance de l'art.»

Gilles Jacob, ancien président du Festival de Cannes sur Twitter : «Varda est partie, mais Agnès sera toujours là. Intelligente, vive, douce, spirituelle, rieuse, cocasse, inattendue comme l'est son oeuvre. Ses films de quat'sous sont notre trésor. Un trésor national: celui de l'esprit français.»

La Berlinale, qui avait rendu hommage à Varda en février, par la voix de son directeur Dieter Kosslick, dans un communiqué : «Le monde du cinéma a perdu une grande artiste. Ses oeuvres courageuses étaient marquées par un style volontaire, où elle se détachait des conventions et des dramaturgies prédéfinies.»

L'artiste JR, sur Instagram, en légende d'une photo d'eux deux : «À toi, mon étoile filante où que tu sois...»