Dany Laferrière reprend dans Vers d’autres rives le style formel de son dernier livre : dessins naïfs et colorés, textes écrits à la main, fragments de réflexions et de souvenirs.

Dany Laferrière: «Je commence à devenir écrivain»

En personne comme dans ses livres, les idées de Dany Laferrière semblent parfois se succéder de façon disparate et, pourtant, tout coule de source. Dans Vers d’autres rives, à paraître le 12 novembre, l’écrivain reprend la même approche formelle que pour Autoportrait de Paris avec chat : récits fragmentés, écriture manuscrite, dessins naïfs et colorés.

La matière, elle, est tout autre, alors qu’on vogue sur les rivages de Petit-Goâve et de Miami. Le Soleil a rencontré l’écrivain en septembre, lors de son passage à Québec pour les Journées de la culture. Voici, à son image, une entrevue en fragments, à lire dans l’ordre ou dans le désordre.

› «C’est le chemin qui compte»

Dans son nouveau carnet illustré, Dany Laferrière s’est libéré plus que jamais d’une quelconque précision archivistique sur ses souvenirs. «Je ne sais même pas quel jour on est, quel mois à peine», lance-t-il, amusé. «Et ce, de moins en moins. Parfois, je me frappe la tête pour savoir dans quelle ville je suis. Bon, pas au Québec, à Montréal, parce que c’est ma ville, mon pays, ou encore à Port-au-Prince, et même à Paris maintenant aussi. Mais à part ça, que je sois à Moscou, à Pékin ou à Shanghai, ça devient secondaire. Ce sont les gens qui m’importent. Beaucoup plus que les paysages, ce sont les gens. Je me souviens des émotions et des sensations», explique l’écrivain.

Dans son écriture, cela se traduit par une propension à «effacer le cadre pour ne garder que l’émotion». «Dans ce sens-là, je commence à devenir écrivain, je pense», poursuit-il, presque étonné lui-même. «Ça ne veut pas dire que je vais écrire beaucoup d’autres livres. Être écrivain, ce n’est pas forcément écrire des livres, c’est vraiment le chemin qui nous amène à ressentir. C’est le chemin qui compte.»

› Parler de ses filles

Dans Vers d’autres rives, Dany Laferrière parle de la décennie où il a vécu à Miami. «J’ai quitté Port-au-Prince en 1976 et je quitte Montréal en 1990 pour Miami. Pourquoi? J’avais écrit un premier roman qui avait du succès et j’avais peur de devenir un écrivain célèbre avant d’être un écrivain», écrit-il dans son bouquin. «J’ai parlé de Miami, mais ce qui est nouveau, c’est que j’ai parlé de ma famille. J’ai parlé de ma femme et de mes filles, et c’est rare, parce que j’ai refusé pendant longtemps de parler d’elles», précise Dany Laferrière en entrevue. Oui, il a souvent parlé de sa mère, de sa grand-mère, de ses tantes, de «sa mythologie», en quelque sorte. Parler de son cocon familial lui est apparu inévitable, soudainement. «Miami pour moi, c’était un endroit où j’écrivais. J’ai écrit 12 livres en 10 ans là-bas. Je ne connais pas Miami vraiment. Je connais les paysages et leurs visages [à ma femme et à mes filles]». 

Extrait de Vers d'autres rives

› S’éclairer l’un l’autre

En tant qu’écrivain connu, et encore plus en tant  que membre de l’Académie française, Dany Laferrière est, de son propre aveu, «un objet de curiosité» auprès des gens qu’il rencontre. «Ils ont une perception avant de me rencontrer, mais quand ils me rencontrent, après quelques minutes, ils sentent qu’ils peuvent m’apprendre quelque chose. Ils en sont tout étonnés. C’est sensass! Un écrivain qui n’apprend pas n’est plus un écrivain. Il devient quelqu’un qui prêche», pense-t-il. 

Invité comme porte-parole pour les dernières Journées de la culture, il a changé au dernier moment le déroulement de la conférence de presse pour y aller d’une discussion sur la culture plutôt que d’une allocution traditionnelle. «La seule chose qui compte pour moi, c’est le moment que je passe avec les autres, justifie-t-il. Est-ce qu’il y a une lumière qui va éclairer le visage de celui qui est en face? C’est cette lumière que je recherche, qui dit qu’on s’est compris. Ce n’est pas une lumière éducative, c’est une lumière de connivence, de correspondance.» 

› Les couleurs d’Haïti

Quand il parle de Petit-Goâve, Dany Laferrière parle de toute son enfance. Le balcon où sa grand-mère Da se berçait en permanence et servait du café. Sa bicyclette rouge qui le menait à la fête. La mer qui scintillait au bout de la rue. Les mangues juteuses. Mais entre ses propres souvenirs et ses dessins aux couleurs vives et riches, il intercale aussi des œuvres de poètes haïtiens, plus soigneusement calligraphiées que son contenu personnel. «La poésie est un art d’une jeunesse folle, c’est l’art de la contestation des choses, de l’étonnement, de l’émerveillement et de la douceur, aussi, plaide l’écrivain. J’ai pris certains poèmes pour montrer qu’à l’intérieur de ces bouleversements, de ces agitations, ces révolutions qui se mangent la queue, il y a aussi des interludes poétiques qui sont d’une douceur affolante.»

Il invite à jeter un autre regard sur ce qui semble au premier coup d’œil à un chaos perpétuel dans son pays d’origine. «Parfois, les gens oublient qu’il s’agit d’un des pays les plus politisés de la planète. Ce mouvement, qui nous apparaît folie, est simplement la plus vieille lutte du monde, de ceux qui n’ont rien contre ceux qui s’accaparent de tout. Et il n’y a pas de folie là-dedans. C’est pour ça que ce pays est toujours en bouleversements, en protestation. Les sociétés qui arrivent parfois à avoir un certain calme sont aussi parfois les sociétés où on a baissé momentanément les bras.»

Extrait de Vers d'autres rives