Dans les dernières années de sa vie, Jacques Brel (photo) avait développé une passion pour l’aviation, car il aimait la liberté que l’avion lui procurait, selon Jean Liardon.

Dans le ciel avec Jacques Brel

Il y aura 40 ans, le 9 octobre, Jacques Brel rendait l’âme dans un hôpital parisien, terrassé par un cancer. Il avait 49 ans. Peu de gens le savent, mais le grand poète et chanteur, toujours à la recherche de nouveaux horizons, avait développé dans les dernières années de sa vie une passion pour l’aviation. C’est le pilote suisse Jean Liardon qui l’avait pris sous son aile.

Cette relation professionnelle s’est rapidement transformée en une amitié d’une dizaine d’années que Liardon relate dans un livre joliment intitulé Voir un ami voler, rédigé en collaboration avec le journaliste Arnaud Bédat. Un récit où se mêlent anecdotes et confessions, qui permettent de lever le voile sur la personnalité de Brel. À 76 ans, Liardon est en quelque sorte le dernier témoin d’une époque.

Au bout du fil, depuis Montréal, où il était de passage cette semaine pour la promotion de son ouvrage, Jean Liardon avoue que l’idée de s’ouvrir publiquement, par écrit, sur cette amitié, ne lui avait jamais traversé l’esprit jusqu’à sa rencontre avec Bédat, à Montréal justement, il y a quelques années.

«Je n’avais jamais pensé faire quoi que ce soit. J’ai été invité sur le plateau de certaines émissions, à Michel Drucker, par exemple, mais il est difficile d’y raconter ce qu’on veut [par manque de temps]. L’avantage du livre, c’est qu’on peut s’exprimer de façon plus complète.»

De ce matin d’octobre 1969, alors que Brel se présente à son école d’aviation de Genève pour la première fois, jusqu’à son décès, Jean Liardon revient sur ces 10 années à côtoyer le célèbre chanteur, non seulement aux commandes d’un appareil, «à regarder les nuages, à refaire le monde», mais aussi dans son intimité, un peu partout en Europe et aux Antilles, entre repas bien arrosés, enregistrements en studio et petits bonheurs simples.

Le bonheur dans les nuages

«Jacques aimait voyager, mais surtout être indépendant. Il aimait pouvoir partir quand il le voulait sur un tournage», explique M. Liardon au sujet de la décision de Brel d’apprendre à piloter aux instruments, comme un professionnel.

«Il aimait la liberté que l’avion lui procurait. Du haut des airs, on peut voir des choses qu’on ne peut voir au sol et ça le passionnait. Il avait le don de l’observation.» Brel aimait aussi dire que l’avion était «le seul endroit» où il n’avait pas besoin de musique.

Fumeur incorrigible — il grillait trois paquets de Gitane par jour —, Brel a appris en 1974 qu’il souffrait d’un cancer du poumon. Jean Liardon l’a accompagné dans ses dernières années, entre souffrance et rémission. «Il ne parlait jamais de la mort avec moi, mais ça s’est beaucoup exprimé dans ses textes. De son dernier album, il avait dit : ‘‘Finalement, ça ne parle que de la mort.’’»

Brel n’a jamais voulu parler publiquement de sa maladie. Il nourrissait une peur bleue, «une vraie paranoïa» des paparazzis qui le pourchassaient d’un hôtel à l’autre. Avec le recul, son ami croit qu’il aurait été préférable d’en faire état. «Ç’aurait été mieux qu’il l’annonce tout de suite, un peu comme Johnny [Hallyday] l’a fait.»

À l’écoute des gens

Quarante ans plus tard, M. Liardon ne regrette qu’une seule chose: ne pas avoir accompagné son grand ami aux îles Marquises, le seul endroit où «il se sentait réellement apaisé» et où il repose à jamais. «Il aurait fallu que je m’absente trois semaines de l’école de pilotage. C’était impensable. Mon emploi du temps ne me le permettait pas. Mais tous les plaisirs vécus avec lui ont compensé largement.»

Du disparu, Jean Liardon conserve une multitude de souvenirs, mais aussi de belles leçons de vie. Car, loin de l’image de poète maudit, Brel était quelqu’un de drôle, qui aimait la vie et qui était toujours prêt à rendre service, dit-il.

«Il m’a appris à écouter les gens. J’étais plus jeune que lui et plus style rouleau compresseur. Il m’a montré à être plus disponible aux autres parce que lui l’était.»

  • JEAN LIARDON ET ARNAUD BÉDAT. Voir un ami voler, Éditions Plon. 283 p.