Sébastien Ricard et Hugues Frenette sont catégoriques: «La solitude dans les champs de coton» est le texte le plus costaud qu’ils ont dû endosser.

«Dans la solitude des champs de coton» ou la transaction du désir

Brigitte Haentjens entretient une relation à long terme avec l’écrivain Bernard-Marie Koltès, dont elle porté à la scène Combat de nègres et de chiens, La nuit juste avant les forêts et Dans la solitude des champs de coton. Le dernier en lice, où s’affrontent Sébastien Ricard et Hugues Frenettre, fera partie de la programmation du prochain Carrefour international de théâtre de Québec.

«Les mots de Koltès m’appellent, me happent, me parlent. J’aime les écritures non-psychologiques, expose la metteure en scène. Je crois que ce qui m’a plu le plus dans La solitude..., c’est l’affrontement de deux systèmes, de deux mondes, qui restent toujours mystérieux. Nous ne sommes pas vraiment devant deux individus, mais devant deux héros tragiques, les porte-parole d’une collectivité. C’est le capitalisme et le Tiers-Monde, l’Occident et l’Orient, il y a toutes sortes de lectures possibles.»

Face-à-face 
Alors que La nuit, présenté au Carrefour en 2011, était un monologue fiévreux, presque slamé dans une langue urbaine par Sébastien Ricard, Dans la solitude est un face-à-face où la langue est plus classique, mais tout aussi riche et énigmatique.

«Nous ne sommes pas vraiment devant deux individus, mais devant deux héros tragiques», estime la metteure en scène Brigitte Haentjens.

Hugues Frenette «retors, apparemment bienveillant, manipulateur», indique Brigitte Haentjens, descend dans l’arène avec un Sébastien Ricard, «explosif, violent, exacerbé». Le premier est dealer, l’autre est donc client, mais l’objet de la transaction demeure obscur, même s’il est beaucoup question de désir et de manque dans leur discours. «C’est un refus de la rencontre», note Brigitte Haentjens, et un refus de nommer. «Il y en a un qui cherche quelque chose qu’il ne nomme pas et l’autre qui offre quelque chose qu’il ne nomme pas non plus… C’est un texte qui porte un grand désespoir, mais ce n’est pas désespérant de le recevoir, c’était vraiment fascinant à travailler.»

La metteure en scène a travaillé à de nombreuses reprises avec Sébastien Ricard (La nuit…, Richard III, Woyzeck), mais une seule fois avec Hugues Frenette, pour Antigone, présenté au Trident en 2002. «Je le relançais, mais pendant des années, il ne pouvait pas vraiment s’éloigner de Québec, à cause de sa famille. C’est lui qui m’a glissé, il y a trois ans, que maintenant, ses enfants étaient grands», raconte-t-elle. La pièce a été présentée cette année à Montréal et à Ottawa, au Théâtre français du Centre national des arts, dont Mme Haentjens est directrice artistique. «À Montréal, les gens découvrait Hugues, même s’il a vraiment beaucoup joué.... Chacun fait ses affaires dans son monde, on dirait qu’il y a peu de circulation [entre les deux villes]», relève-t-elle.

Si la parole est au cœur du duel, les corps sont aussi très engagés dans l’affrontement. «On cherchait une sorte de langage physique. On sait que Koltès aimait beaucoup la capoeira, mais on ne voulait pas l’imiter. Ni faire du naturalisme ou du téléroman, en les faisant bouger comme s’ils étaient dans une ruelle. Finalement, ça s’est développé de manière très organique», expose Brigitte Haentjens.

Elle a imaginé un parcours particulier pour amener les spectateurs dans la salle, où ils se diviseront en deux camps, de chaque côté de l’espace de jeu. «J’aime qu’il y ait une mise en condition qui brouille un peu les codes du théâtre, la routine d’aller chercher son billet, de laisser son manteau, de faire la file. Je voulais créer un certain sentiment d’insécurité, un sentiment d’étrangeté par rapport à la consommation culturelle», indique-t-elle. L’affrontement transactionnel et mystérieux qui se déroule sur scène peut ainsi devenir une métaphore de la rencontre théâtrale elle-même, entre les artistes et les spectateurs. «Il y a toujours un danger à se faire dévorer par le public», note Brigitte Haentjens.

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UN DÉBAT PHILOSOPHIQUE SOUS HAUTE TENSION

Hugues Frenette (debout), «retors, apparemment bienveillant, manipulateur», descend dans l’arène avec un Sébastien Ricard «explosif, violent, exacerbé» dans la pièce «Dans la solitude des champs de coton».

«As-tu recommencé à faire des italiennes, toi?» lance Sébastien Ricard à Hugues Frenette, peu avant le 5 à 7 dévoilant que Dans la solitude des champs de coton sera au prochain Carrefour international de théâtre. Même après avoir joué plusieurs textes-marathons du répertoire, le duo d’acteurs est catégorique: La solitude... est le texte le plus costaud qu’ils ont dû endosser.

«C’est un débat philosophique sous haute tension», synthétise Sébastien Ricard. «Malgré le danger, ils tiennent un discours très cohérent, hyper soutenu, toutes les répliques sont une réponse point par point à la réplique précédente, c’est vraiment exigeant.»

Tout deux disent ne s’être jamais frottés à un texte si littéraire et poétique, qui possède une telle force. «Ce sont des phrases de 10 ou 12 lignes, avec des changements de sujets au milieu de la phrase. Ça crée non seulement un défi pour la mémorisation, mais aussi, ensuite pour le jeu», expose Hugues Frenette. «C’est un tour de force. Ceux qui aiment le débat d’idées, mais aussi les propositions théâtrales fortes, une signature, se délectent.»

La rencontre, leur première sur scène même s’ils se connaissent dans la vie, fut déterminante. «Et Brigitte [Haentjens] nous manipule comme elle manipulerait des matières dangereuses, sans jamais nous brusquer, elle fait vraiment attention à ce qu’on soit dans le meilleur état d’esprit possible», décrit Frenette.

Le public verra les comédiens de très près — «Ils nous sentent, ils voient la sueur sur nos fronts, indique Frenette. Et parfois ils partent... Ça fait partie du jeu.»  

Dans la solitude des champs de coton sera présenté du 24 au 27 mai à la Caserne Dalhousie. La programmation complète du Carrefour sera dévoilée le 19 avril.