C'est en s'installant à New York que Charlotte Gainsbourg a réussi à donner un autre élan à son album.

Dans la constellation Gainsbourg

Chacun des albums de Charlotte Gainsbourg a été l’occasion de grandes rencontres, que ce soit avec Air, Beck ou, encore, Jarvis Cocker. Rest, qui paraît vendredi, ne fait pas exception, avec la présence des Paul McCartney, SebastiAn et Guy-Manuel de Homem-Christo (Daft Punk), or cette fois, l’artiste se fait plus personnelle, prenant la plume pour parler de sa sœur, Kate Barry, décédée en 2013, ou de son père, Serge. Le Soleil s’est entretenu avec celle qui vit désormais à New York, une ville qui lui a permis d’affirmer l’auteure en elle.

Q Vous avez déjà dit que vous ne vous voyiez pas comme une actrice ni comme une chanteuse. Vous vous voyez comment?

R Je n’ai pas envie de me voir, en fait! Je n’ai pas envie d’avoir du recul sur ce que je suis, quel titre j’ai. Le problème que j’ai, ce qui n’est pas un problème au final, c’est que j’ai commencé très jeune. Et à 12 ans, on ne peut pas revendiquer d’être une actrice ou une chanteuse. J’ai gardé le même statut qu’à mes 12 ans, quand j’ai commencé. Je ne peux pas me sentir plus professionnelle aujourd’hui, même si j’ai de la bouteille. Je viens du même endroit. Ce n’est pas l’expérience qui fait que, parce qu’alors ce serait quoi? Au quatrième film je serais devenue une actrice? Ou au cinquième ou au sixième? Ou est-ce quand j’ai eu 18 ans que je serais devenue actrice d’un coup? Ça n’a pas de sens pour moi et j’ai toujours abordé les rôles, comme un amateur. En musique, c’est pareil. C’est un luxe pour moi de pouvoir tourner un film ou de faire de la musique. Je le vis comme ça, parce que ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir s’amuser autant en travaillant!

Q Gainsbourg n’a peut-être pas été un nom toujours facile à porter quand vous étiez plus jeune. C’est comment aujourd’hui?

R Quand on est sa fille, on ne peut pas se dire si c’est facile ou pas à porter, parce que je n’ai pas d’autres références. Donc j’ai vécu avec tout le bon que ça m’a apporté et tout le mauvais — mais même le mauvais, ça me paraît bizarre de dire ça comme ça. C’est un nom encombrant, parce que je l’admire autant et qu’il est autant admiré par d’autres et parce que je l’ai mis sur un piédestal, mais ma mère [Jane Birkin], c’est pareil. J’ai les deux où c’est compliqué de faire ses marques. En même temps, je leur en suis tellement reconnaissante de m’avoir permis de commencer tôt, parce que c’est vrai qu’à 12 ans, je ne me posais pas la question : «Est-ce que je suis mieux ou moins bien qu’eux? J’ai le droit de le faire ou pas? Est-ce que leur nom est encombrant?» Je le faisais parce que c’était naturel de le faire. C’est après que l’admiration que j’avais pour eux me posait plus de problèmes, parce que j’avais plus de recul, mais heureusement, j’avais les deux pieds dedans...

Q Rest est le premier album où vous êtes autant impliquée dans l’écriture : vous signez tous les textes, sauf un... 

R Je tiens un journal depuis que je suis adolescente, j’écris un peu tout le temps, mais de là à penser que je pouvais écrire des textes, j’étais loin du compte. J’avais essayé quand je faisais l’album avec Beck [IRM], j’avais essayé aussi avant, sur l’album d’Air [5:55] et c’était à chaque fois des tentatives un peu foireuses. Beck m’avait poussée beaucoup en me disant que je devais le faire comme un exercice, que c’était juste une gymnastique, que j’avais trop sacralisé ça et que je devais juste passer le pas, mais je n’avais pas réussi.

Q Vous avez travaillé avec Connan Mockasin, qui vous a aidé aussi à écrire vos propres textes, mais c’est véritablement lorsque vous avez quitté Paris pour New York, après le décès de votre sœur Kate, que vous avez trouvé votre aisance...

C’est là que j’ai réussi à faire que l’album prenne un autre élan. J’étais lancée avant, mais là, j’étais totalement isolée dans une bulle à New York, sans repère. J’avais envie de n’écrire que sur ma sœur et c’était ça qu’il me fallait: que je sois complètement disponible à ça. Et après, je ne me suis plus posé de question, les textes sont venus sans que je ne me juge, alors qu’en France, je me jugeais dès que j’écrivais trois mots...

Q Avec Lying With You, vous vous adressez à votre père, puis avec Kate, à votre sœur. Ç’a été difficile d’aller dans ces zones sensibles?

R Je n’ai pas la dextérité pour m’amuser et pour jouer des mots, même si j’ai eu énormément de plaisir à écrire. Même les textes douloureux, j’ai eu du plaisir à les faire. C’était important pour moi d’être — pas la plus honnête, parce que je m’en fous d’être honnête ou pas honnête, mais — la plus sincère et la plus personnelle possible. Ça voulait dire la plus impudique, aussi, mais je n’avais pas de mesure par rapport à ça. C’est bizarre parce que des gens impudiques, ça m’a parfois choquée. J’aurais pu juger ça chez quelqu’un d’autre et moi, je me le suis permis, sans que ça me gêne pour autant.


Je n’ai pas la dextérité pour m’amuser et pour jouer des mots, même si j’ai eu énormément de plaisir à écrire. Même les textes douloureux, j’ai eu du plaisir à les faire
Charlotte Gainsbourg

Q Tous les textes sont bilingues et parfois vous changez même de langue à l’intérieur d’un vers ou d’un couplet. C’est une manière de faire référence à vos racines maternelles et paternelles?

R C’est possible. Le truc, c’est que j’ai toujours voulu chanter en anglais, parce que je voulais éviter des comparaisons que moi-même je ferais avec les titres de mon père. C’était important pour moi avec Air et avec Beck de chanter en anglais. Là, je me suis dit que j’allais chanter en anglais, parce que ça me paraissait logique de continuer, mais en fait, quand j’ai commencé à écrire, c’était venu en français, pas en anglais. [...] C’est un mélange qui s’est fait de manière vraiment naturelle sans que je ne puisse y faire grand-chose.

Q Vous avez tourné plusieurs vidéoclips pour les chansons de Rest où vous n’avez pas hésité à mettre vos enfants en scène. C’est une façon de leur passer le flambeau ou de les amener dans votre constellation artistique?

R Je les ai mis en scène parce que ça les amusait et que ça m’amusait moi, d’abord. J’avais très envie de les filmer. [...] Je ne me rends pas compte si je leur fais du tort, j’espère pas. Je pense que si ça plaît à l’un ou à l’autre et que ça les décide à aller dans ce chemin-là, tant mieux. De pouvoir s’exprimer autant dans le cinéma et la musique, c’est tout ce que je leur souhaite. Aujourd’hui, je réalise que ma mère n’a jamais rien dit de négatif à propos de son métier d’actrice ou de chanteuse. Ç’a toujours été quelque chose dont elle parlait avec un bonheur immense. J’espère que je fais pareil!

Rest paraît officiellement le 17 novembre. Aucun concert n’est prévu pour l’instant, mais Charlotte Gainsbourg n’exclut pas cette possibilité.

LES GRANDES RENCONTRES

Sir Paul

Charlotte Gainsbourg a le don de réunir des collaborateurs de premier plan sur chacun de ses projets. Pour Rest, elle a travaillé principalement avec l’artiste de musique électronique SebastiAn, or sa première rencontre a été avec Paul McCartney. «J’avais demandé à le rencontrer, il avait accepté et on s’était vus il y a plus de six ans, presque sept ans, à Londres, relate Gainsbourg. On a déjeuné ensemble, mais sans se projeter dans le travail. C’était vraiment une rencontre amicale. Et à la fin du déjeuner, je lui avais dit “si jamais vous avez une chanson dont vous n’avez pas besoin, je suis preneuse!” On est parti comme ça. Je ne pensais pas qu’il allait me répondre. Et en fait, oui, il m’a envoyé une chanson sous forme de démo quelques semaines plus tard et c’est la chanson qui est dans l’album.»

Guy-Manuel de Homem-Christo (Daft Punk)

Grande admiratrice des Daft Punk, Charlotte Gainsbourg a aussi tâté le terrain du côté du duo français. Guy-Manuel de Homem-Christo lui a répondu de façon positive. «J’ai rencontré Guy-Man, qui m’a dit “j’ai cette boucle, si ça t’intéresse, on peut faire un truc dessus”, indique-t-elle. C’était la boucle de Rest. Je lui ai montré les textes que j’avais, il a mis un peu le nez dedans, car c’était trop fourni, c’étaient des phrases trop longues. Il m’a dit “sur cette boucle, il nous faut 3-4 mots par phrase, c’est tout”. Donc, on a fait des exercices pour tout simplifier, pour en faire ce que c’est aujourd’hui.»

Lars von Trier

Après s’être investie dans les textes et les interprétations de ses chansons, Charlotte Gainsbourg croyait qu’elle en avait fini avec Rest. Elle avait oublié tout l’aspect visuel, de la pochette aux vidéoclips. Pour ces derniers, elle a contacté un célèbre réalisateur danois, avec lequel elle a tourné plusieurs films... «J’ai demandé à Lars von Trier s’il voulait bien mettre en scène le premier clip que j’avais et il a refusé en me disant que c’était à moi de le faire, raconte-t-elle. Il m’a donné comme un cahier des charges en me disant “voilà ce que tu vas faire” et j’ai suivi à la lettre ce qu’il me recommandait et ç’a été un plaisir de le suivre comme si c’était mon professeur, quoi! Ça m’a donné le coup de pouce pour démarrer et avoir envie de continuer.»