Cyndie Belhumeur devant l’un des tableaux brodés de la série #FLOOD

Cyndie Belhumeur: broder des algorithmes

Le data, ce flux incessant de données numériques, est matérialisé par le travail patient de Cyndie Belhumeur, qui expose à Materia. Des mètres de câbles réseaux suspendus forment des cryptes, alors que de saisissants tableaux de fils brodés montrent les différents visages des algorithmes, du plus parfait au plus inquiétant.

Une partie de l’espace d’exposition est occupé par une installation en deux parties, qu’elle fait grossir d’une présentation à l’autre en y ajoutant des fils jaunes, beiges et bleus, ce matériau domestique et numérique qui fait courir l’Internet et les données dans les murs de nos maisons.

«J’ai rabouté des bouts de câbles avec des gaines thermorétractables. Je les lie un à un, comme si j’amassais des quantités d’informations sur les gens», indique l’artiste. Elle récupère ces reliques de l’industrie des télécommunications, qui iraient aux ordures si elle n’en faisait pas un nouvel usage esthétique. La lourdeur et la raideur indomptable de ces fils suspendus au plafond créent des stalactites échevelées, prêtes à avaler les visiteurs qui s’aventureraient entre les tentacules.

Vue de «Crypte», de Cyndie Belhumeur

«Je cherchais des indices, ou des traces physiques, de la matérialisation du numérique, explique Cyndie Belhumeur. C’est autour de nous, on l’utilise toujours, mais on a l’impression que c’est immatériel.»

Vue de Crypte, de Cyndie Belhumeur - Photo Le Soleil, Yan Doublet

Variant les médiums selon ses projets, qui sont souvent liés aux enjeux technologiques, elle livre des œuvres étonnamment sensibles et attirantes. Sa première expérience de broderie est d’une rigueur et d’une perfection étonnantes.

Sur les quatre grandes toiles carrées qui composent la suite #FLOOD, elle a créé des œuvres optiques, qui font grésiller la rétine. «Je ne viens pas du tout des métiers d’art et je cherchais une manière de représenter une grande concentration de données», note-t-elle. Pour illustrer la circulation étourdissante des données virtuelles, elle a formé des cercles ligne par ligne, en plantant son aiguille des milliers de fois, sans patron et sans machine, amalgamant plusieurs couleurs sur le même rayon du cercle. «C’est comme si je créais un algorithme, illustre-t-elle. J’ai une quantité donnée d’information et je me suis demandé ce que ça donnerait visuellement si j’utilisais différents calculs. C’est toujours le même geste répétitif, c’est vraiment douloureux, méditatif.»

Un des tableaux brodés de la série #FLOOD

Une forme d’évolution

Les quatre œuvres présentent une forme d’évolution, du «ratage» ensauvagé aux couleurs terreuses, où les fils deviennent lianes et torsades, au cercle net qui marie les orangés au bleu profond, «un code divin qui donne toutes les réponses». L’un des assemblages de fils évoque de larges coups de pinceau et dégouline de franges fibreuses. Elle y joue avec le fil comme si c’était de la peinture. Un autre se déploie en chute de fils droits, sinueux et entremêlés une fois au sol.

Un des tableaux brodés de la série #FLOOD

Leur fabrication machinale engourdit les sens, de la même manière que le flux d’information et de stimulus numériques suscite une excitation qui nous fait peu à peu glisser vers l’apathie. «Le fait que ce soit laborieux et que ça s’inscrive dans une longue période de temps, alors que le traitement d’informations par les machines est presque instantané, créait un contraste que je trouvais intéressant», souligne Cyndie Belhumeur.

Un des tableaux brodés de la série #FLOOD

L’exposition est plongée dans la pénombre, et des sources de lumière subliment les œuvres en leur donnant une aura quasi religieuse, comme s’il s’agissait de révélations.

Avec Random Recipe

On a vu le travail de l’artiste montréalaise dans le vidéoclip de la chanson Out of The Sky, de Random Recipe, dont elle a créé le décor pendant deux semaines de travail intense à la galerie COA. Le chorégraphe Dave St-Pierre en a conçu les costumes. L’amalgame de leurs deux univers s’est fait naturellement, sans beaucoup de consultations préalables.

Cyndie Belhumeur compte retravailler avec la chanteuse Frannie Holder pour un projet qu’elle fera ce printemps au centre d’artistes Caravansérail, à Rimouski. «On veut tester la musique avec mon travail, voir ce qu’on peut amener d’intéressant. La musique va te chercher à l’intérieur, intensément, sans que tu le voies venir, une sensation que j’ai de la difficulté à créer avec des œuvres visuelles.»

Ses œuvres exercent pourtant déjà une étrange fascination. On a bien hâte de voir quelle nouvelle mutation l’artiste proposera dans ses prochains projets.

L’exposition Datacentrisme ou le flux divin des mémoires usées est présentée jusqu’au 1er décembre au 367, boulevard Charest Est, Québec.