Crystal, entre ciel et glace

Pour sa 42e production, le Cirque du Soleil s’offre un nouveau terrain de jeu: la glace. Avec Crystal, qui s’installe mercredi au Centre Vidéotron, la compagnie fait le pari de marier patinage et acrobaties aériennes. Incursion dans les coulisses d’un spectacle où artistes et artisans ont dû sortir de leur zone de confort.

HOFFMAN ESTATES, Illinois — Une trapéziste à qui l’on demande de chausser des patins ou une patineuse qui s’envole, portée par des sangles. En investissant la glace des arénas, le Cirque du Soleil se développe un nouveau langage avec Crystal, un spectacle qui souhaite faire naître magie et poésie dans un contexte créatif chargé de défis. 

Avec sa complice Shana Carroll, le metteur en scène et concepteur acrobatique Sébastien Soldevila a planché pendant plus d’un an sur cet univers hybride, à mi-chemin entre le patinage — artistique, danse ou extrême — et les arts du cirque. «Ç’a été de longs mois de découverte et on découvre encore des choses. C’est marrant. Moi, je connaissais un peu la glace, mais là, je suis devenu pas mal spécialiste!» rigole le cofondateur de la troupe Les 7 doigts de la main, rencontré il y a quelques semaines au Sears Center de Hoffman Estates, en banlieue de Chicago, où Crystal était présenté. 

«Il y a eu plusieurs défis et le premier a été de se confronter à un canevas blanc, où on ne pouvait pas se baser sur ce qui avait été fait avant, ajoute M. Soldevila. À travers ses créations, le Cirque a quand même réussi à créer un bassin de connaissances sur lequel on peut s’appuyer en disant : “on a déjà fait un numéro de ce genre, on sait que ça prend ça…” Ici, il a fallu tout réinventer. Et je ne parle pas seulement du concept et du contexte artistique. C’était dans les matériaux, les appareils acrobatiques, les costumes, les crampons, les patins… Personne ne savait comment faire. En tatillonnant et en réfléchissant beaucoup, on a pu arriver à ça.»

Browning et Agosto en renfort

S’ils en connaissent un rayon en ce qui concerne les disciplines circassiennes, Soldevila et Carroll se sont allié des experts de la glisse pour apprivoiser leur nouveau terrain de jeu. Le patineur albertain Kurt Browning, quatre fois champion du monde, s’est ainsi joint à l’équipe de création, tout comme le danseur sur glace américain Benjamin Agosto, qui a mérité avec sa partenaire Tanith Belbin la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Turin, en 2006.

Les metteurs en scène et concepteurs acrobatiques Sébastien Soldevila et Shana Carroll

«Ils nous ont beaucoup aidés», résume Sébastien Soldevila, notant que plusieurs artistes recrutés pour Crystal étaient au départ très peu à l’aise sur des patins tandis que d’autres, chaussés de souliers à crampons, doivent aussi composer avec les risques de la glace. 

À l’inverse, la troupe comprend également des patineurs artistiques ou extrêmes — on compte notamment sur quelques anciens participants à la descente du Crashed Ice — qui sont appelés à toucher aux arts du cirque. Bref, à peu près tout le monde a dû sortir de sa zone de confort dans la création de Crystal.  

«On a une distribution incroyable, décrit M. Soldevila. Ça prenait des gens motivés qui aiment le défi. Ils ne peuvent pas s’assoir sur leurs acquis. Au début, on leur a dit : “les enfants, vous ne pouvez pas vous baser sur ce que vous avez déjà fait ou sur ce que vous pensez que vous allez faire. On est les seuls à savoir ce qu’on veut.”»

L’idée, reprend le metteur en scène, n’est pas de faire des «sacrifices». «C’est plutôt de trouver des zones de compromis entre la glace et l’acrobatie, nuance-t-il. On essaie au maximum de se rencontrer quelque part sans sacrifier le talent, la hauteur, la technicité du patin, ni les qualités acrobatiques.»

Selon le metteur en scène, la présence de la glace crée une «tension» supplémentaire à la représentation. «Dans le subconscient des gens, la glace, c’est dangereux, évoque-t-il, ajoutant que la présence de patineurs apporte vitesse et rythme à Crystal. «On a un terrain de jeu qui est bien plus grand que n’importe quel chapiteau, se réjouit-il. Et c’est une surface de projection absolument magnifique…»

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UNE CRYSTAL POLYVALENTE

Ancienne gymnaste et patineuse artistique, Nobahar Dadui mise sur la pluralité de son bagage pour donner vie à Crystal, le personnage principal du spectacle.

Sorte d’Alice au pays des merveilles nordique, Crystal nous emmène dans l’imaginaire d’une jeune femme un peu incomprise, qui découvre son monde intérieur après avoir été entraînée sous la glace d’un lac gelé. Ancienne gymnaste, patineuse artistique ayant fait des études en théâtre, Nobahar Dadui mise sur la pluralité de son bagage pour donner vie au personnage principal du spectacle. 

«Je n’aime pas lui donner un âge. Je préfère qu’elle soit hors du temps. C’est une fille un peu différente des autres. Elle est tourmentée, elle est intimidée. Elle ne sait pas qui elle est, elle n’a pas l’impression d’être à sa place ni d’avoir de la force en elle. Elle se crée un monde à elle et entreprend tout un périple», résume la Torontoise d’origine iranienne, qui ajoute ici une corde à son arc dans un numéro de courroies aériennes exécuté patins aux pieds.  

«Ce n’est rien qui s’approche de ce que les vrais acrobates font. Évidemment, c’est leur métier. Mais c’est vraiment génial de pouvoir travailler sur certains aspects avec eux, comme ce numéro de courroies. Je n’avais jamais fait ça avant. J’ai appris beaucoup», décrit l’artiste et athlète, contente de pouvoir compter sur les conseils de son partenaire, Jérôme Sordillon. 

«Il est génial, c’est très facile de travailler avec lui, ajoute-t-elle. Et plusieurs des acrobates du spectacle sont toujours partants pour aider, pour enseigner des techniques… Ils sont très patients.»  

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JONGLERIE SUR PATINS

Jorge Petit a perfectionné ses techniques de jonglerie à l’École de cirque de Québec.

« Je ne savais pas patiner, mais ça me tentait vraiment d’essayer et de voir où on pouvait aller avec ça »
Jorge Petit

Chilien d’origine, Jorge Petit n’avait jamais chaussé de patins avant de s’installer à Québec, où il a perfectionné ses techniques de jonglerie à l’École de cirque. Et au moment de joindre la distribution de Crystal, son expérience sur glace se résumait à quelques coups de lames. Le voilà qui maîtrise les balles et la glisse simultanément, un mandat pas toujours évident!

«Quand on m’a offert ce contrat-là, c’est ce qui m’a attiré le plus: le défi de pouvoir mélanger les deux mondes, explique-t-il. Je fais beaucoup de skate dans la vie, pour le fun, pour me promener. Je ne savais pas patiner, mais ça me tentait vraiment d’essayer et de voir où on pouvait aller avec ça.» 

Le jongleur a pu bénéficier des conseils du quadruple champion du monde Kurt Browning… Mais la tâche n’a pas été simple pour autant. Il s’est entraîné pendant plus de deux mois, à coup de deux ou trois heures par jour, avant d’être à l’aise sur ses patins. Restait maintenant à jongler en même temps… «Ça, c’est le plus tough!» lance Jorge Petit en riant. 

«Ce qu’on fait, c’est des balles de rebond, explique-t-il. En général, c’est pas mal fixe, mais là, on bouge. Et quand les gens patinent, ça fait des traits sur la glace. Il faut être super alerte. Si je lance une balle dans un trait ou dans un trou, elle va partir du mauvais côté. Mais ça s’apprend. On s’est entraîné beaucoup pour développer la technique, qui n’existait pas avant.»

Le Québécois d’adoption se réjouit maintenant de présenter son numéro au Centre Vidéotron, qu’il n’a d’ailleurs pas encore vu de l’intérieur. «J’ai vraiment hâte! J’ai beaucoup d’amis qui vont venir me voir… Quand je suis arrivé, je ne connaissais personne, je ne parlais pas la langue. Je suis déménagé à Québec et à l’École de cirque, j’ai rencontré des amis. Québec, c’est vraiment la ville qui m’a accueilli au début…»  

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L’équipe du Cirque du Soleil a porté un soin particulier à renforcer certains éléments de costume pour éviter les blessures causées par les chaussures avec des vis intégrées.

DES PIEDS ET DES MAINS AU COSTUMIER

En 33 ans de création et d’acrobaties, jamais les pieds des artistes n’auront donné autant de fil à retordre au Cirque du Soleil qu’avec le spectacle sur glace Crystal

Pour les lames, pas de problème: une simple visite au magasin de sport suffit pour trouver les patins artistiques, de danse ou de hockey que chausseront les athlètes. Mais comme tous ne sont pas patineurs, le département de costumes du Cirque a été confronté à tout un casse-tête au moment de développer les chaussures qui permettront aux acrobates de faire leur numéro sur glace sans se casser la figure. 

Vingt-deux. C’est le nombre de prototypes de souliers qui ont été testés par la chef costumière Julie O’Brien avant d’arriver à celui qu’on pourra voir au Centre Vidéotron. Elle a finalement fixé son choix sur des chaussures de kick-boxing dont les semelles ont été modifiées afin de leur ajouter des crampons. 

«On a aussi une version un peu différente pour un acrobate qui doit pouvoir glisser sur la glace, mais aussi freiner. Les crampons étaient trop gros, ça arrachait les semelles. Finalement, on a eu l’idée d’installer des vis à ses semelles», précise la costumière londonienne, rencontrée le mois dernier dans les coulisses du Sears Center de Hoffman Estates, en Illinois, où Crystal faisait escale. 

La solution des chaussures a toutefois généré un autre problème pour les créateurs de costumes, imaginés par Marie-Chantale Vaillancourt. Parce que certains numéros acrobatiques impliquent des contacts entre les pieds des uns et les mains ou les épaules des autres, l’équipe a porté un soin tout particulier à renforcer certains éléments de costumes. Julie O’Brien raconte avoir trouvé un peu par hasard dans un entrepôt du Cirque une sorte de caoutchouc orangé mis à profit pour rembourrer les gants et les épaulettes des artistes, sans perdre trop de flexibilité. 

«Et l’extérieur est recouvert de kevlar. Nous nous sommes dit que si c’est à l’épreuve des balles, ça le sera aussi pour nos chaussures!» rigole la costumière, qui avait déjà travaillé sur les spectacles Dralion et Ovo du Cirque du Soleil. «On ne veut pas voir les gens se blesser, ajoute-t-elle. Ils doivent être stables sur leurs pieds… Mais on ne veut pas non plus que leurs chaussures les poignardent! Parce que les acrobates vont quand même s’envoler et atterrir sur un autre être humain… Ç’a été tout un défi!»

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«Une évolution naturelle»

En 1998, le Cirque du Soleil s’est mouillé à Las Vegas en créant O, un spectacle empruntant à la nage synchronisée. Pour le directeur artistique de la nouvelle création Crystal, Fabrice Lemire, développer un concept sur glace allait de soi, 20 ans plus tard. «C’est une évolution naturelle d’apprivoiser cet élément, estime-t-il. Après 30 ans, la compagnie est dans une position où on peut se le permettre. On doit trouver des courbes qui nous sortent de l’univers qui nous est familier. Comme ça, on n’est pas complaisant et on continue à avoir cette diversité qui nous encourage à pousser les limites en tant que compagnie.»  

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Détours pop

Comme c’est la coutume au Cirque du Soleil, l’équipe de Crystal comprend un groupe de musiciens, qui interprète en direct une partie de la trame sonore. Des segments préenregistrés complètent l’enrobage musical du spectacle et, fait rare au Cirque, des chansons connues ont été incluses, revisitées par des chanteuses. Ainsi, Gabrielle Shonk entonne Halo de Beyoncé, Betty Bonifassi reprend Sinnerman de Nina Simone, Ariane Moffatt s’offre Chandelier de Sia et Cyrille Aimée interprète Beautiful Day de U2.  

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Dans les valises de Crystal

Lancée cet automne, la tournée de Crystal devrait durer quatre ou cinq ans… Et la troupe de quelque 80 personnes, dont une quarantaine d’artistes, ne voyage pas léger. Il faut 17 remorques de 16 mètres de long pour transporter les éléments nécessaires au spectacle. Outre les décors, costumes, appareils acrobatiques et autres équipements techniques, l’équipe du Cirque du Soleil trimballe notamment dans chaque ville son propre gym, quelques chaufferettes pour garder les acrobates au chaud dans les coulisses frisquettes des arénas, sa machine à aiguiser les patins et une série de laveuses: les responsables des costumes peuvent, nous dit-on, faire jusqu’à 40 brassées de lavage par jour!  

Note: Les frais de transport et d’hébergement pour ce reportage ont été couverts par le Cirque du Soleil. 

VOUS VOULEZ Y ALLER?

  • Quoi: Crystal
  • Quand: 13 au 17 décembre
  • Où: Centre Vidéotron
  • Billets: 51,75 $ à 172,75 $
  • Info: lecentrevideotron.ca