Le plan de travail de Martin Bureau, dans Saint-Sauveur
Le plan de travail de Martin Bureau, dans Saint-Sauveur

Confinés en atelier (1ère partie)

Pendant que les écoles et de nombreuses entreprises sont fermées au Québec, plusieurs artistes continuent de s’activer. Ces habitués du confinement volontaire créent-ils différemment au temps de la COVID-19? Martin Bureau, Émilie Bernard, Laurent Pagano et Giorgia Volpe nous ouvrent (virtuellement) les portes de leur atelier.

1- MARTIN BUREAU

Si la pandémie n’avait pas rendu impossibles tous les déplacements hors du pays, Martin Bureau serait quelque part entre Las Vegas et Los Angeles pour tourner des images montrant les débordements de l’activité humaine. Cloué à Québec, il jongle plutôt avec les tâches administratives, qu’il ponctue de séances de jogging sur la rue Saint-Jean déserte.

«Je me suis demandé si je pouvais tourner quelque chose qui fonctionnerait dans mon projet, mais je ne trouve pas d’angle. Times Square ou Venise vidé de tous ses touristes, c’est un symbole fort, mais le Vieux-Québec semble plutôt flotter dans un éternel dimanche matin», note-t-il.

Il a donc repris ses pinceaux pour poursuivre sa série Saint-Déluge de la Consolation. L’église Saint-François-d’Assise, dans Limoilou, lui offrait des ruines tout indiquées.

Devant les «Ça va bien aller» que plusieurs répètent comme un mantra, il lève un sourcil perplexe. «Chaque crise, au XXe siècle, a été suivie d’une période d’excès [les années folles, le rêve américain]. Si tout revient comme avant, ça ne va pas bien aller. Il faut se questionner sur ce que la planète nous dit», plaide-t-il.

Il ne voit qu’une manière de traiter de la pandémie actuelle dans ses créations: en prenant du recul et en écoutant ce que les scientifiques auront à dire, une fois le grand cirque politique terminé.

Six livres uniques faits par l'artiste.

2- ÉMILIE BERNARD

En télétravail à temps partiel pour Engramme, Émilie Bernard retrouve elle aussi un nouveau rythme de création. Son printemps devait être chargé, avec une résidence à Paris en avril (annulée, évidemment) et une participation à l’exposition collective Alice, le jeu des curiosités, qui devait se tenir en mai à la maison Hamel-Bruneau.

Puisqu’il ne reste que l’atelier, les séances peuvent s’étirer jusqu’à tard dans la nuit. Il n’y a plus d’interruptions, de sorties, de dates butoir.

Celle-ci dessine minutieusement des silhouettes de plantes collectées au cours de trois résidences à l’étranger (en Islande, à Banff et à Bordeaux), puis remplit les formes dansantes à l’aquarelle. Elle a créé 100 pages, qu’elle a ensuite assemblées en 20 livres uniques de 5 pages chacun. Une semaine après une simple publication Facebook, la moitié avait déjà trouvé preneur. Ses herbiers délicats, uniques et spontanés, sont comme un baume.

Une des sculptures fabriquée par Laurent Pagano

3- LAURENT PAGANO

Laurent Pagano est un touche-à-tout qui jongle entre poésie, arts visuels et rénovation. La paralysie de l’industrie de la construction pendant quelques semaines lui a donné l’occasion de se consacrer à sa besogne artistique sans contrainte d’horaire. Peu avant le confinement, il avait entrepris de construire des maisons et des villes miniatures, lovées dans des branches mortes. L’isolement obligé a donné une nouvelle dimension à ces mini espaces domestiques, peints en noir à l’extérieur (hormis quelques touches colorées) et faits d’espaces infinis, de paysages et de nébuleuses à l’intérieur. Le tout s’observe par de minuscules fenêtres, de quelques millimètres à peine, où brille parfois une lueur.

«Ça offre un certain réconfort, à un moment où on a besoin de vivre doucement, comme dans une bulle», souligne l’artiste.

Un des <em>Autoportraits avec masques </em>de Giorgia Volpe

4- GIORGIA VOLPE

Giorgia Volpe, comme toujours, mène une multitude de projets de front, même si son exposition à Langage Plus, à Alma, a été reportée et que sa résidence estivale au centre Est-Nord-Est (à Saint-Jean-Port-Joli) est en suspens.

Une visite à ses parents au Brésil s’est soldée par une quarantaine de deux semaines. «Au début, j’avais de la difficulté à dormir, mais maintenant, je me réveille avec la tête pleine de projets. C’est un labyrinthe d’idées et de matière qui enlève la lourdeur», constate l’artiste.

Isolée, elle s’est amusée à créer des Autoportraits avec masques en ornant sa photo de passeport de feuillages de plantes d’intérieur. Soudain, l’objet médical redevenait le symbole des rituels fantasmagoriques et des métamorphoses.

Puis les promenades dans la ville furent l’occasion de faire des clichés de meubles qui semblent danser sur les trottoirs de Saint-Sauveur, son quartier, où elle a aussi semé des fleurs et des messages sur les poteaux électriques.

Un détail des robes brodées sur lesquelles travaille Giorgia Volpe

À l’atelier, tout en jetant un regard aux activités scolaires de ses fils, elle brode des robes antiques, y faisant apparaître des mains ou des yeux. «Pour l’instant, la broderie crée un temps infini, comme une extension surréaliste, mais ce sont des robes performatives, que j’ai hâte de faire vivre dans un espace collectif.»