D’un décor lilliputien à un autre, déplacé sur roulettes et filmé par deux caméras qui se passent le relais, les doigts deviennent successivement les acteurs de tranches de vie avec la mort qui attend au détour.

«Cold Blood» à deux doigts de la perfection

CRITIQUE / La mort, c’est plein de vie dedans. Cette réflexion existentielle de Félix Leclerc s’applique à merveille à «Cold Blood», magnifique et envoûtant spectacle né de l’imagination de la chorégraphe Michèle Anne De Mey, du réalisateur Jaco Van Dormael et du Collectif Kiss and Cry.

Ce tour de force à la puissance dix, alliage ensorcelant de théâtre d’objet, de danse et de cinéma, se décline en sept tableaux représentant autant de morts. Des morts souvent absurdes, comme peut l’être parfois la vie.

Or, et c’est là toute l’originalité de cette proposition venue de Belgique, les personnages sont représentés uniquement par les doigts et les mains des membres de la troupe, huit au total, qui s’activent dans l’ombre, alors que, autre éclair de génie, chaque tableau est filmé en direct, dans des micros décors, et projeté sur un grand écran surélevé.

Un film éphémère, en somme, qui se construit en direct sous nos yeux et où le spectateur a l’impression de découvrir l’envers du décor. Drôlement astucieux.

Portée par la voix de Van Dormael (réalisateur de Toto le héros et de Mr. Nobody), qui reprend de touchants textes de Thomas Gunzig, la magie opère pendant une heure quinze. D’un décor lilliputien à un autre, déplacé sur roulettes et filmé par deux caméras qui se passent le relais, les doigts deviennent successivement les acteurs de tranches de vie avec la mort qui attend au détour.

Les doigts et les mains se font danseurs à claquettes dans un film hollywoodien, nageuses synchronisées s’exécutant sur Moonlight Bay de Doris Day, ou improbable victime d’une noyade dans un… lave-auto.

Sur le Boléro de Ravel, un index et un majeur, puis deux mains, imitent Jorge Donn dans Les uns et les autres, avec une caméra panoramique qui vient briser le quatrième mur, ouf! Puis, sur Space Oddity, de David Bowie, une fusée décolle avec un astronaute en route pour une «mort dépressurisée», re-ouf!

Objet unique

Cold Blood est un objet unique, éblouissant de trouvailles visuelles qui se succèdent pour notre plus grand bonheur. Car le spectacle a beau parler de la mort, c’est de la vie dont il est question d’un bout à l’autre. De la vie dans ce qu’elle a de plus précieux, de cette vie qui peut disparaître d’un simple claquement de doigts, ou survivre à toutes les pandémies et à toutes les tragédies mais s’évanouir, une fois au CHSLD, à la suite d’une... intolérance à la purée. 

À l’issue de cette soirée magique, qui s’est conclue sur un ballet de mains kaléidoscopique ahurissant, la foule a réservé (avec raison) un triomphe à la troupe. À n’en pas douter, tous les spectateurs se souviendront longtemps de ce pur moment de grâce. Peut-être même jusque sur leur lit de mort...

Cold Blood est présenté à salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre de Québec jeudi et vendredi, à 19h30.