Frank Zappa
Frank Zappa

Zappa : La liberté incarnée **** [VIDÉO]

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
CRITIQUE / On peut se demander ce qui a pris tout ce temps avant la production d’un documentaire, exhaustif et remarquable, sur Frank Zappa (1940-1993). Il y en a sur Taylor Swift et Shawn Mendes… Ce qui se révèle toutefois représentatif de l’aspect putatif et résolument commercial de l’industrie de la musique que l’artiste multidisciplinaire de génie a combattu toute sa vie. Mais la complexité du sujet, ce créateur exceptionnel, brillant, perfectionniste, mais aussi sans concession et bourreau de travail, en a sûrement découragé plus d’un.

Pas Alex Winter. Le réalisateur de Deep Web et The Panama Papers a toutefois pu compter sur l’appui de la famille, qui lui a donné accès à la voute personnelle de l’auteur-compositeur-interprète. Pendant deux ans, il a restauré et préservé cet immense corpus : les bandes maîtresses des 62 albums de son vivant, les 53 posthumes, les inédits, mais aussi les films amateurs 8 mm remontant jusqu’à son enfance !

Qu’il s’en soit tenu à un long métrage de deux heures relève de l’exploit — sobrement intitulé Zappa. Mais celui-ci réussit à parcourir les jalons importants de l’œuvre, de façon plus ou moins chronologique, tout en nous révélant une partie de l’homme qu’il était.

Zappa nous raconte lui-même son enfance, sa fascination pour les explosifs (son père bossait dans l’industrie), le cinéma (il était maniaque du montage, ce qui influencera son travail de compositeur), son amour du burlesque, mais, surtout, son intérêt tardif pour la musique.

À 14, 15 ans, il découvre le compositeur abstrait Edgard Varèse — «musique de l’étrange» d’où nait certainement son credo de morceaux élaborés et non conventionnels —, puis le R&B, ce qui le pousse à apprendre la guitare en autodidacte, tout comme à écrire des partitions, d’abord pour orchestre puis pour son célèbre groupe, les Mothers of Invention.

Avec eux, il développe son approche éclectique et expérimentale très particulière, basée sur l’improvisation contrôlée — ni rock ni jazz, inclassable : du Zappa. Mais aussi une présence scénique déjantée qui mise autant sur l’absurde que l’humour corrosif.

Après un séjour intensif à New York où la formation jours six soirs par semaine pendant de longs mois, le guitariste et chanteur revient s’installer dans sa Californie natale, plus précisément à Laurel Canyon, avant l’arrivée de sa fille Moon Unit en 1967, aînée de quatre enfants.

Les spectacles de Zappa misait autant sur sa musique éclectique que son approche scénique déjantée.

À partir de là, Winter va multiplier les collages d’entrevues de Zappa et d’extraits en spectacles et en studio, ainsi que les témoignages. Ceux de Gail Zappa (1945-2015), présente depuis le début, et de quelques-uns des plus importants artistes l’ayant côtoyé, dont la percussionniste Ruth Underwood, le guitariste Steve Vai, l’animateur Bruce Bickford (décédé en 2019) ainsi que l’illustrateur Cal Schenkel (créateur de plusieurs pochettes iconiques de Zappa dont We’re Only in It For The Money).

Le documentaire n’a pas peur de fouiller les recoins sombres : les infidélités, la vulgarité, mais aussi sa froideur avec ses collaborateurs. Le cerveau constamment en ébullition, le chef d’orchestre (et d’entreprise) traitait ceux-ci comme des instruments (incapables, la plupart du temps, de traduire la musique qui jouait dans sa tête).

Férocement indépendant et pourfendeur de la droite, la religion et l’éducation institutionnelle, Zappa va poursuivre au milieu des années 1980 une importante lutte contre la censure et pour la liberté d’expression.

Ce fumeur invétéré combat un cancer de la prostate lorsqu’il monte une dernière fois sur scène en Allemagne, en 1992, avec l’Ensemble Modern, spectacle consacré à sa musique orchestrale, agrémenté d’une performance de Louise Lecavalier. Ils obtiendront une ovation de 20 minutes, un grand moment d’émotion.

Je ne suis pas un exégète de Zappa. J’avais Apostrophe, Hot Rats et Joe’s Garage en vinyle, quand j’étais ado. C’était peu, mais assez pour savoir qu’il était un géant. Ce film en témoigne éloquemment.

Zappa est présenté sur Apple TV et la plupart des plateformes de vidéo sur demande.

Au générique

Cote : ****

Titre : Zappa

Genre : Documentaire

Réalisateur : Alex Winter

Durée : 2h07