À 89 ans, la vénérable réalisatrice Agnès Varda s’est associée au virtuose du collage format géant JR, 33 ans, pour le documentaire Visages villages.

Visages villages, le pouvoir de l’imaginaire ***1/2

CRITIQUE / En 2001, on a remis à Agnès Varda un César d’honneur pour l’ensemble de son œuvre cinématographique. En 2015, une Palme d’or pour la même raison. Mais la réalisatrice a continué à tourner. Si bien qu’en mai dernier, Visages villages s’est retrouvé au Festival de Cannes, hors compétition. Ce film charmant et créatif est un pur régal, démontrant qu’on peut faire du cinéma avec trois fois rien et beaucoup d’imagination.

Varda, aujourd'hui âgée de 89 ans, s’est associée à JR, 33 ans, un virtuose du collage format géant, pour ce documentaire. Les deux artistes partageaient une admiration mutuelle avant ce projet commun. Ils en profitent d’emblée pour mettre en scène, dans de courtes vignettes humoristiques, tous les endroits où ils ne se sont pas rencontrés (à l’arrêt d’autobus, sur une route, dans un café…).

Malgré les fossés qui les séparent, ils se rejoignent dans un questionnement sur l’image et la représentation. Ils décident, en allant de-ci, de-là, au gré de l’inspiration, de sillonner les petites routes de France à bord du camion photomaton JR (à la manière de Raymond Depardon dans Journal de France, 2012). «Le hasard a toujours été le meilleur de mes assistants», dira Varda. Le road-movie documente autant cette démarche que la production artistique qui en résulte, parfois en voix hors champ, parfois devant la caméra.

Ils vont utiliser la capacité de reproduction grand format du camion pour coller sur des murs les visages de gens qui les fascinent. D’où le titre. Ce sera cette timide serveuse de café, gênée de voir sa photo devenir une attraction touristique. Ce fermier passionné par sa machinerie à la fine pointe de la technologie. Cette vieille dame, dernière résidente d’une série de maisons en rangées ayant appartenu à des mineurs, de père en fils. C’est absolument magnifique et lourd de sens.

Engagement et réflexion

Car derrière chacun de ses gestes artistiques, il y a un engagement, mais aussi une réflexion, notamment sur le regard qu’on porte sur ce qui nous entoure et sur ce qu’on peut y découvrir. Sans didactisme, dans une complicité grandissante et absolument charmante. Même si, parfois, il y a des passages obligés un peu trop mis en scène. Qui contraste avec la spontanéité du reste d’ailleurs et la fascination qu’exerce Visages villages.

JR, un peu cabotin, prend un plaisir évident à servir les idées de Varda — sans pour autant oublier les siennes. Cette déférence sincère prend racine, dira-t-il, dans le fait qu’il a pris soin des vieux depuis sa jeunesse. Varda, elle, en profite pour utiliser son humour un peu absurde pour le taquiner.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser que cette œuvre, qui s’inscrit dans la lignée de ses longs métrages comme Les glaneurs et la glaneuse (2000) ou même Jane B. par Agnès V. (1998) dans sa recherche esthétique, pourrait bien être son testament artistique. Car la grande dame perd la vue (JR veut qu’elle fasse le plein d’images).

On l’oublie presque, mais Agnès Varda fut l’une des rares réalisatrices de la Nouvelle Vague. À l’époque, avec son regretté mari Jacques Demy (Les parapluies de Cherbourg), elle fréquente beaucoup Jean-Luc Godard. Le souvenir du génial réalisateur hante beaucoup le film — les deux artistes vont même jusqu’à recréer la folle visite du Louvre en fauteuil roulant de Bande à part (1964).

Ils vont d’ailleurs, parallèlement au reste, se rendre jusqu’aux portes de la nouvelle… demeure de Godard en Suisse. N’en disons pas plus si ce n’est que cette quête générera un superbe moment d’émotion, dans un film qui n’en manque pas, et de cinéma. Une finale magnifique, pleine d’humanité, à l’image de tout ce qui précède. 

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***1/2
  • Titre: Visages villages
  • Genre: documentaire
  • Réalisateurs: Agnès Varda et JR
  • Classement: général
  • Durée: 1h33
  • On aime: la complicité. Le ton charmant. La réflexion sur l’image et l’art dans la ville
  • On n’aime pas: parfois un manque de naturel