Simon, un assistant de recherche en anthropologie, et Nelly, une détective privée fonceuse, partent sur les traces de l’abominable homme des neiges, dans les hauteurs de l’Himalaya, accompagnés d'un jeune sherpa rusé et énigmatique.

Un yéti Québec pure laine

Le yéti, qu’on se plaît aussi à présenter comme l’abominable homme des neiges, a déjà croisé la route de Tintin et de Mandrake le magicien. Au tour de l’imaginaire québécois de s’approprier la mythique créature à la faveur d’un film d’animation 3D conçu quasi entièrement à Québec, gracieuseté des Productions 10e Ave.

Après La légende de Sarila (2013) et Le coq de Saint-Victor (2014), la pdg Nancy Florence Savard continue sur son erre d’aller avec Nelly et Simon : Mission Yéti. Si c’est elle qui avait réalisé le premier et son collaborateur Pierre Greco le second, c’est à quatre mains qu’ils ont choisi cette fois de piloter le navire.

Le duo parle avec enthousiasme du long parcours et des nombreuses étapes franchies pour en arriver à livrer sur grand écran le dernier-né de cette boîte de productions installée en banlieue, à Saint-Augustin-de-Desmaures.

«C’est beaucoup de travail faire un film d’animation, c’est très long, explique la pdg et mère de trois enfants. Tout est à créer de A à Z : les personnages, leur physique, leur voix, leurs vêtements, les décors, le son…»

D’où l’idée d’un partage des tâches, ajoute celle qui aime travailler sur la recherche visuelle, le 3D et la stéréoscopie. «Même chez Pixar, on ne travaille plus à un seul réalisateur, mais plutôt à deux ou trois. Chacun a son terrain de jeux préféré.»

Le chaînon manquant

Grand admirateur du célèbre alpiniste néo-zélandais Edmund Hillary, le premier à avoir conquit l’Everest, Pierre Greco a eu l’idée d’utiliser la légendaire créature qui habiterait ce coin du monde pour le scénario, écrit en collaboration avec André Morency (coscénariste de , de Robert Lepage).

Campée en 1956, l’action du film suit les aventures d’un assistant de recherche en anthropologie, Simon (voix de Guillaume Lemay-­Thivierge) et de Nelly, une détective privée fonceuse (Sylvie Moreau), partis sur les traces de l’abominable homme des neiges, dans les hauteurs de l’Himalaya. Sur place, un jeune sherpa rusé et énigmatique (Rachid Badouri) accompagnera le couple, sans se douter que la bête tant recherchée puisse être membre d’une vaste famille…

«Le yéti, ça reste une légende, mais pour moi, c’était le prétexte pour raconter une bonne histoire», explique Pierre Greco, également chargé de cours en cinéma à l’Université Laval. «Je me suis mis à réfléchir et je me suis dit qu’il ne pouvait pas vivre seul, qu’il pouvait avoir un lien avec l’homme, qu’il pouvait rire comme lui, être en quelque sorte le chaînon manquant.»

Le Vieux-Québec en vedette

Production «made in Quebec City», il allait de soi que les décors devaient faire la part belle à la capitale. Une partie du Vieux-Québec est facilement reconnaissable dans le premier quart du film. Le récit prend son élan là où l’Université Laval avait encore ses quartiers, à la fin des années 50, dans les locaux aujourd’hui occupés par le Collège François-de-Laval (le Petit Séminaire). Lorsque Simon et Nelly montent à bord d’un navire en direction du Népal, le Château Frontenac et le pont de Québec se détachent en toile de fond.

«Ça coulait de source, ça fait de beaux plans, mentionne Pierre Greco. Les toits du Vieux-Québec se prêtaient aussi à l’ambiance de film noir.»

Si le Vieux-Québec est recréé avec précision, le duo de créateurs a jugé indispensable d’aller constater de visu, au Népal, de quoi il en retournait pour les décors et l’ambiance de l’endroit. «On ne pouvait pas être parfait pour Québec et approximatif pour le Népal», ajoute-t-il. Ce voyage de reconnaissance a permis de saisir la couleur des paysages et de prendre le pouls des gens, histoire de mieux éclairer la psychologie des personnages.

Nelly et Simon : Mission Yéti prend l’affiche le 23 février.

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Pierre Greco et Nancy Florence Savard se sont partagé plusieurs tâches pour la fabrication de Nelly et Simon : Mission Yéti.

UN ATOUT MAJEUR POUR LA RÉGION

Nancy Florence Savard roule sa bosse depuis une trentaine d’années dans le monde de la production télévisuelle et cinématographique. À l’automne, sa boîte Productions 10e Ave soufflera ses 20 bougies. Mine de rien, au fil des ans, la firme de Saint-Augustin-de-Desmaures s’est imposée comme un joueur important dans le paysage multimédia de Québec.

La dynamique femme d’affaires, créatrice du premier long-métrage d’animation 3D québécois (La légende de Sarila), a fait la preuve qu’il était possible de fabriquer entièrement dans la capitale des productions capables de voyager à travers le monde. «Pour Nelly et Simon : Mission Yéti, tout a été fait ici, sauf pour l’enregistrement des voix, fait en studio à Montréal pour respecter les agendas de Guillaume Lemay-Thivierge, Sylvie Moreau et Rachid ­Badouri.»

«C’est plus facile qu’avant de tout faire à partir de Québec», poursuit-elle, en se rappelant que les premières années n’ont pas été un jardin de roses. «L’industrie québécoise de l'animation avait un chiffre d’affaires de 200 M$ en 2000. Dix ans plus tard, il était tombé à 20 M$, principalement en raison des déboires de Cinar.» L’éclatement de la bulle technologique et la crise financière de 2008 ont également causé d’importants dommages collatéraux.

Maintenant que les crises se sont résorbées, le défi reste d’avoir accès à une main-d’œuvre de qualité, souvent portée à migrer vers l’industrie du jeu vidéo. «Le monde entier sait maintenant que le Québec possède un bon bassin d’animateurs. La France a délocalisé des entreprises vers Montréal qui, à son tour, vide les régions.»

Pour mener à bon port Nelly et Simon : Mission Yéti, Productions 10e Ave a travaillé en collaboration avec sept studios de Québec, la plupart installés dans Saint-Roch. La production du film a nécessité la collaboration de quelque 200 créateurs et animateurs.

Lorsque Simon et Nelly montent à bord d’un navire en direction du Népal, le Château Frontenac et le pont de Québec se détachent en toile de fond.

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Vendu dans 56 pays

Le mot commence à circuler dans le monde de l’animation sur la qualité des films de Productions 10e Ave. Si les droits du Coq de Saint-Victor ont été vendus dans 100 pays, incluant la Chine et la Russie, ceux de Nelly et Simon : Mission Yéti le sont déjà dans 56 pays et le nombre continu à grossir. Un distributeur a acquis les droits pour 14 pays du Moyen-Orient. «À ce stade-ci, c’est davantage que nos autres productions», confie Nancy Florence Savard. Le film a également été projeté en première dans un festival, l’automne dernier, à Amsterdam. «L’international est maintenant notre plus grande source de revenus», ajoute-t-elle. Le Coq de Saint-Victor a même trouvé un perchoir sur Netflix, au grand plaisir de la productrice. «La chaîne a découvert que de présenter des produits destinés aux jeunes était une façon de conserver ses abonnements.»

Plusieurs projets dans les cartons

Productions 10e Ave a le vent dans les voiles et les projets s’accumulent sur la planche à dessin numérique. La production Félix et le trésor de Morgäa, écrit par Marc Robitaille (Un été sans point ni coup sûr), en est rendu à l’étape de financement avec les bailleurs de fonds gouvernementaux. Brad, le génie des Pomerleau, inspiré de la collection de romans jeunesse de Johanne Mercier, renaîtra sous forme de deux longs-métrages et d’une série télé. Les scénarios sont terminés, et encore là, Nancy Florence Savard est en attente de la réponse des investisseurs. Cinq autres productions sont en développement. La productrice compte également s’aventurer dans le domaine de la fiction. Un film sur le monde du cheerleading est d’ailleurs en gestation. «C’est sûr que la fiction nous intéresse, mais une bouchée à la fois...» 

Chercher la voix

«Les voix, c’est la première chose qu’on cherche pour les personnages, avant l’animation», explique Nancy Florence Savard. Pour Nelly et Simon : Mission Yéti, les concepteurs ont fait appel à Guillaume Lemay-Thivierge, Sylvie Moreau et Rachid Badouri. Malgré ce qu’on peut croire, ce n’est pas chose aisée de trouver les bons comédiens pour incarner des personnages animés au grand écran. «La voix de Nelly a été la plus difficile à trouver, explique Pierre Greco. Ça prenait une voix avec du caractère […] Il faut aussi que le comédien soit capable de garder la bonne voix, de la maintenir, de s’en souvenir.» La semaine nécessaire à la captation des voix, dans un studio de Montréal, a constitué la seule étape hors Québec de la production.