Les robots-araignées ont été créés spécialement pour les besoins du film.

Un film techno-sentimental pour Kim Nguyen

Plus que jamais, la planète est le plateau de tournage de Kim Nguyen. Après la Tunisie («La Cité»), la République du Congo («Rebelle») et le Nunavut («Un ours et deux amants»), le goût de l’aventure a conduit le cinéaste québécois au Maroc l’an dernier pour le drame techno-sentimental «Regard sur Juliette» (Eye on Juliet).

Techno-sentimental? Oui, vous avez bien lu. Ce sixième long-métrage, qu’il a encore une fois lui-même écrit, est en prise directe avec notre époque, alors qu’un opérateur de robot-araignée vient en aide, à des milliers de kilomètres de distance, depuis son bureau de Detroit, à une jeune Maghrébine qui cherche à fuir son pays (jamais identifié) et un mariage forcé avec un homme plus âgé qu’elle.

Par l’entremise de son drone à six pattes, le jeune technicien (Joe Cole), employé d’une compagnie de surveillance de pipelines, épiera à distance Ayusha (Lina El Arabi) avant d’entrer en contact avec elle pour lui donner le coup de pouce dont elle a si désespérément besoin.

En toile de fond, Regard sur Juliette explore les thèmes de l’amour au temps d’Internet — nouvellement célibataire, Joe multiplie les aventures décevantes sur les sites de rencontres — et de l’impact des nouvelles technologies.

«Le scénario a beaucoup évolué au fil des années. Il y avait une histoire différente au tout début, mais tout s’est entremêlé, explique en entrevue le cinéaste. Ça donne un tableau surréaliste et métaphorique, qui n’a pas nécessairement d’explications rationnelles, sur la solitude au XXIe siècle et sur un village global en constante évolution, où les gens sont de plus en plus surveillés.»

Les robots-araignées, avec caméra infrarouge et traducteur de voix intégrés, ont été créés spécialement pour les besoins du long-métrage. Les compagnies pétrolières du Moyen-Orient qui veulent protéger leurs installations contre le vol et le vandalisme font plutôt appel à des drones et des systèmes de caméras.

Kim Nguyen dirigeant les acteurs Lina El Arabi et Joe Cole pendant le tournage de «Regard sur Juliette»

Toute cette quincaillerie technologique amène son lot de questionnements, estime Kim Nguyen, particulièrement en cas de mort d’hommes. «Comment fait-on pour délimiter le droit d’intervention militaire versus la souveraineté des États? Jusqu’où le robot peut-il se permettre des interventions armées? Comme c’est le cas avec les voitures autonomes d’Uber et Tesla, à qui revient la responsabilité quand une technologie est responsable d’un décès, même involontaire?»

La manipulation de l’information est aussi un phénomène qui n’est pas sans susciter chez lui d’autres interrogations. «Si des élections sont manipulées par des forces externes à leur propre profit, c’est sûr que c’est quelque chose de très inquiétant pour la démocratie.»

Pour le choix du comédien capable d’incarner le jeune technicien, Nguyen a trouvé en Joe Cole la perle rare. «Ça demandait beaucoup de courage pour se jeter dans un film où tu dois passer la moitié de ton temps devant un écran. Quant à Lina (El Arabi), elle a été la meilleure, et de loin, dans un casting effectué en France.»

Le projet le plus ambitieux
Depuis sa nomination à l’Oscar du meilleur film étranger pour Rebelle, en 2013, le réalisateur de 44 ans n’a pas chômé. Cette consécration a contribué à lui ouvrir plusieurs portes.

«Il y a eu un enchaînement d’événements. Je me suis joint à une agence de Los Angeles qui me donne maintenant accès à des acteurs et à des scénarios, ce qui est génial. À la limite, j’ai aligné les projets un peu trop vite. C’est parfois bien d’avoir du recul. Pour le film que je suis à terminer, je me suis donné le temps de bien le choisir et de bien en faire la postproduction.»

Ce projet de 16 millions$, le plus ambitieux de sa carrière, The Hummingbird Project, découle directement de ses nouveaux contacts hollywoodiens. Mettant en vedette Jesse Eisenberg (Le réseau social), Alexander Skarsgard (Big Little Lies, télésérie réalisée par Jean-Marc Vallée) et Salma Hayek (Frida), le film raconte le défi téméraire de deux cousins qui veulent battre le système financier avec la construction d’un câble de fibre optique capable de devancer le marché boursier de quelques nanosecondes, leur permettant ainsi d’empocher des millions.

Tourné à Montréal et dans la région de Thetford Mines, le film devrait être en boîte à la fin du mois pour un lancement probable «dans un festival à l’automne», termine Nguyen.

Regard sur Juliette prend l’affiche le 20 avril.