Robin Aubert livre avec Tuktuq un docufiction déroutant et fascinant.

Tuktuq: Kafka dans le Grand Nord ***

CRITIQUE / Ce qu'il y a de bien avec Robin Aubert, c'est qu'on ne sait jamais ce qu'il nous réserve. Comme réalisateur, il pratique autant le film de genre (Saints-Martyrs-des-Damnés), le drame (À l'origine d'un cri) que le court métrage. Pour Tuktuq, il a privilégié l'essai, livrant un docufiction envoûtant en forme de déclaration d'amour au Grand Nord et ses habitants qui se veut aussi un long métrage politique. Déroutant et fascinant.
Dans ce solo, qu'Aubert a réalisé, filmé et monté, l'acteur incarne Martin Brodeur, un caméraman un peu paumé qui se fait offrir par le gouvernement d'aller tourner des images dans un petit village du Nunavik. Sur place, il découvre les riches traditions des Inuit, de même que la beauté sauvage du territoire.
Mais au fil de ses conversations téléphoniques avec un sous-ministre cynique et retors (Robert Morin), il découvre que le pouvoir veut déplacer sans état d'âme les 600 villageois pour exploiter les ressources minières du sous-sol. Ce qui provoque une profonde remise en question de la part de Martin, déjà ébranlé par ses difficultés sentimentales.
Nous sommes à peine dans la fiction ici. Tuktuq se veut autant un rappel historique du génocide culturel commis par l'État dans le passé que des velléités actuelles d'exploitation économique du territoire - il est inspiré d'une histoire vraie. Les discussions kafkaïennes entre Martin et le sous-ministre manipulateur à propos d'un peuple qu'ils ne connaissent pas lèvent le voile autant sur leur ignorance que sur l'arrogance de l'homme blanc.
Ces conversations dans le hors champ se superposent aux superbes représentations du paysage, ce qui accentue l'ironie du cinéaste. Il y a parfois des images moins bucoliques - on voit aussi dépotoir et machinerie abandonnée. 
Mais Aubert s'est surtout évertué à filmer l'âme des Inuit, surtout à travers les gestes immémoriaux de la chasse pour la subsistance (avis aux coeurs sensibles, il y a des scènes de dépeçage de caribous, tuktuq en inuktitut, assez crues).
Aubert filme généralement en longs plans fixes, assez larges. Tuktuq est un film contemplatif, qui prend la forme d'un journal intime. Mais cet essai très personnel résonne fort en chacun, notamment parce qu'en plus des réflexions basiques de Martin, celui-ci lit des extraits de Je veux que les Inuit soient libres de nouveau, l'autobiographie de Taamusi Qumaq, un grand penseur du Nunavik.
Une bonne idée, mal rendue, toutefois. Robin Aubert a beaucoup de talents, mais pas celui de narrateur. Ça ne fonctionne pas du tout. Le contraste est encore plus marqué avec les interventions de Robert Morin (le réalisateur), truculent en sous-ministre manipulateur et raciste. «Pense surtout pas changer le système», lance-t-il en guise d'avertissement, s'adressant autant à Martin qu'aux spectateurs...
Il y a des relents de la Course destination monde dans Tuktuq, auquel Aubert a participé en 1997-1998. Il s'agit d'ailleurs du deuxième volet de son projet de cinq films sur cinq continents. À quelle heure le train pour nulle part (2009) représentait l'Asie, Tuktuq l'Amérique. Un bon complément au documentaire militant Inuk en colère d'Alethea Arnaquq-Baril, sorti récemment.
Au générique
Cote: ***
Titre: Tuktuq
Genre: essai
Réalisateur: Robin Aubert
Acteur: Robin Aubert
Classement: général
Durée: 1 h 34
On aime: le ton, la forme inhabituelle, les dialogues avec Morin
On n'aime pas: la narration, certaines longueurs