L'actrice Behnaz Jafari et le réalisateur Jafar Panahi jouent leur propre rôle dans Trois visages, en équilibre en réalité et fiction.

Trois visages: le courage du dissident *** 1/2

CRITIQUE / L’an passé, au Festival de Cannes, Asghar Farhadi a souligné avec justesse que la compétition pour la Palme d’or était «spéciale» puisqu’il y avait deux films iraniens. Le sien et celui de Jafar Panahi. La grosse différence, c’est que ce dernier n’a pas pu venir présenter lui-même son revendicateur et éloquent Trois visages (Se rokh).

Le doué cinéaste iranien est interdit de tournage et de sortie du pays pour 20 ans depuis 2010. Ce qui ne l’empêche pas de s’évader grâce au cinéma. Taxi Téhéran, où il se met en scène comme chauffeur de taxi, a d’ailleurs remporté l’Ours d’or à Berlin en 2015.

Il utilise le même stratagème pour ce neuvième long métrage, reprenant le volant pour une dénonciation explicite du sort réservé aux femmes dans son pays.

Le réalisateur de 58 ans y joue son propre rôle. Tout comme la célèbre actrice Behnaz Jafari, qu’il conduit dans les montagnes après avoir reçu une troublante vidéo d’une jeune paysanne qui implore son aide.

Celle-ci veut étudier à Téhéran, mais Marziyeh (Marziyeh Rezaei) est sous le joug de son village, en général, et de son frère, en particulier, dans un endroit où les traditions ancestrales dictent la vie locale. Elle a disparu depuis trois jours. On pense à un suicide...

Le duo va enquêter, confronté à des situations parfois bizarres et pittoresques, mais déterminé à retrouver Marziyeh. Tout en composant avec les autochtones aux comportements particuliers, disons.

Pas besoin de chercher bien loin pour y voir une belle allégorie de la situation de Panahi, prisonnier du pouvoir qui l’empêche de s’accomplir comme artiste. Il s’amuse à brouiller les frontières entre la réalité et la fiction.

Le réalisateur n’est pourtant pas le sujet principal de Trois visages. Le titre fait allusion aux trois artistes féminines présentes dans l’œuvre, qui incarnent le passé (une actrice forcée d’abandonner sa carrière qui peint), le présent (la splendide Behnaz Jafari) et le futur (Marziyeh, qui rêve d’être actrice).

Le long métrage, minimaliste, composé majoritairement de plans-séquences, est donc, malgré tout, empli d’espoir. Et d’humour. C’est tout à l’honneur du réalisateur. Qui réussit à démontrer l’étendue de son inventivité. Avec trois fois rien comme moyen, il réussit avec ce road-movie néoréaliste, en son et lumière naturels, à raconter une histoire captivante, tout en se révélant un plaidoyer pour la liberté.

Cette intelligence et cette finesse ont permis à l’ex-aide-réalisateur du regretté Abbas Kiarostami d’enlever le prix du meilleur scénario 2018 à Cannes (ex aequo avec le très beau Heureux comme Lazarro d’Alice Rohrwacher).

Le 7e art dans toute sa signifiance.

Au générique

Cote : *** 1/2

Titre : Trois visages (v.o.s.-t.f.)

Genre : Drame

Réalisateur : Jafar Panahi

Acteurs : Behnaz Jafari, Jafar Panahi, Marziyeh Rezaei

Classement : 13 ans +

Durée : 1h41

On aime : le courage du réalisateur. Sa débrouillardise. La métaphore sur la situation en Iran. Les splendides plans-séquences.

On n’aime pas : le manque de moyens.