Trey Edward Shults et Sterling K. Brown sur le plateau de «Waves».

Trey Edward Shults: un cinéaste hors du commun

Trey Edward Shults a marqué les esprits avec ses deux premiers longs métrages, «Krisha» (2015) et «It Comes at Night» (2017). Et il continue dans la même veine avec son superbe nouvel effort, comparé par certains à «Moonlight» de Barry Jenkins, Oscar du meilleur film en 2017. En partie autobiographique, «Waves» raconte la destinée d’une famille unie qui doit composer avec une terrible perte. Un long métrage bouleversant et profondément humain qui renforce son statut de réalisateur contemporain de premier plan. Rejoint à son domicile d’Orlando, Le Soleil s’est entretenu avec le cinéaste.

Q Est-ce vrai que Waves s’inspire d’expériences personnelles, notamment vos années de lutteur?

R Plus ou moins. Mais plus tu vieillis [il a 31 ans], plus les choses vécues se fraient naturellement un chemin dans ton œuvre. La lutte, l’épaule déchirée, au début, c’est tiré de la réalité, tout comme le voyage dans le Missouri à la fin, où j’ai recréé le deuil vécu par ma copine… Puis il y a tout le reste entre les deux, ce qui est beaucoup, dans un aller-retour entre la réalité et mon imagination. Je suis parti de mon expérience personnelle et j’ai développé. Et ça prend une autre dimension avec l’arrivée des acteurs, qui s’approprient leurs rôles.

Q Outre leur aspect personnel, vos trois longs métrages ont comme point central la famille. Dans les deux premiers, la menace qui affecte la cellule provient de l’extérieur. Dans Waves, elle vient de l’intérieur lorsque Tyler (Kelvin Harrison), le fils aîné, craque sous la pression…

R Bon point. La tragédie qui s’y déroule a beaucoup à voir avec la façon dont son monde s’effondre sans qu’il ait le temps d’y faire face. Il y a aussi le fait que les relations dans la famille l’empêchent de communiquer comment il se sent vraiment et tout ça finit par bouillonner et jaillir d’une manière très triste. Oui, je suis de toute évidence fasciné par la famille.

Q La transposition de vos expériences et de cette fascination est ce qui confère à Waves une portée universelle. Croyez-vous?

R Oui. Je me rends compte que plus on est spécifique, plus ça peut être universel. En essayant d’écrire des choses particulières et vraies pour ces personnages, ce qu’ils affrontent — le chagrin, la douleur, le pardon, la guérison et tout ça — représente des émotions que traversent toutes les familles.

Q Kelvin Harrison jouait également un rôle important dans It Comes at Night, rôle qui a d’ailleurs lancé sa carrière. Est-ce votre alter ego?

R (rires) Je crois. Après ce long métrage, les gens ont commencé à m’appeler Tyler (rires). J’aime tellement Kelvin que je veux faire des films avec lui pour le reste de ma vie. On connecte vraiment. Je ne sais pas pourquoi, mais je m’y sens particulièrement attaché.

Q Votre manière de tourner Waves est magnifique, jusque dans les scènes plus banales. Vous avez collaboré à trois longs métrages de Terrence Malick, ce qui vous a décidé à embrasser la carrière de cinéaste. Comment votre cinéma en a-t-il été façonné?

R Ça a changé le cours de ma vie. Je me suis retrouvé avec Terry quand j’avais 19 ans et j’ai eu la chance de parcourir le monde un peu. J’ai abandonné l’école. Mais la partie la plus importante était de pouvoir observer un héros au travail, un cinéaste qui fait des films non conventionnels de façon non conventionnelle. Je crois qu’il a trouvé une manière d’insuffler son esprit dans son œuvre. C’est pour ça que ses films sont si singuliers. Voir ça à un si jeune âge m’a poussé à me demander si j’avais ça en moi, puis à essayer d’écrire et de tourner plusieurs mauvais courts métrages juste pour naviguer dans le médium et déterminer si je pouvais trouver ma voix, quelque chose d’unique. Il fallait ensuite que je considère si j’avais la capacité de réaliser des films comme je les envisageais, y mettre mon âme.

La trame sonore de Trent Reznor et Atticus Ross, qui comprend aussi des chansons de Frank Ocean, Kanye West et Radiohead, occupe une place primordiale dans Waves. Vous avez même inséré des notes d’intention dans le scénario pour les acteurs. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche?

R J’adore la musique. Sauf que c’est un amour différent puisque je ne peux en jouer ni chanter (rires). Maintenant, je regarde les films avec une perspective différente. Et ceux que j’aime le plus sont ceux qui misent beaucoup sur la trame sonore, qui sont infusés par la musique et son ambiance. Des films comme La tête dans les nuages, Graffiti américain, Boogie Nights, Les affranchis, où la trame sonore fait partie de l’univers des personnages. Ce qui vous rapproche de leur monde et de leur expérience. Comme je filmais, cette fois, du point de vue de deux étudiants à la fin du secondaire, frère et sœur, et qu’à leur âge, l’impact de la musique s’avère gigantesque. Ça m’a aidé à traverser tellement d’épreuves, j’étais vraiment enthousiaste à l’idée de réussir la même chose, de faire entrer les spectateurs dans leurs pensées.

Q Parlant de point de vue, vous avez posé un geste audacieux dans Waves en passant à mi-chemin du point de vue de Tyler à celui de sa sœur Emily. Étiez-vous conscient que c’était extrêmement risqué?

R Oui, ça l’était. J’ai vu des diptyques où on change de personnages au milieu, mais je ne crois pas en avoir vu un qui était lié par un aussi important climax tragique. Nous savions que ça ne fonctionnerait pas si l’actrice [Taylor Russell] qui jouait Emily n’était pas incroyable. C’était risqué. Mais les gens avec qui je fais des films aiment essayer d’apporter quelque chose de neuf. Ça fait partie de notre ADN et je suis content que nous l’ayons fait.

Waves prend l’affiche le 6 décembre.