Les personnages de «Transit» (Paula Beer et Franz Rogowski) fuient les fascistes dans une France occupée, mais le récit se déroule de nos jours.

«Transit» ou la parabole des migrants ****

CRITIQUE / Prétendre que l’histoire ne nous enseigne rien est une imposture. C’est du moins ce que présupposent les films de Christian Petzold, en particulier l’excellent «Transit». Puisant encore une fois au passé douloureux de son pays, le réalisateur allemand livre une parabole puissante, qui se sert d’une tragédie humaine pour évoquer la montée du fascisme et le désespoir des migrants.

Disons-le d’emblée, Transit est une œuvre exigeante. Elle est narrée de façon rétrospective par le tenancier d’un restaurant (Jean-Pierre Darroussin, en voix hors champ), récit un peu décousu, comme une conversation. Et Petzold a pris une décision audacieuse: ses protagonistes fuient les nazis dans la France occupée, mais le récit se déroule de nos jours.

Le choc temporel est déroutant, mais le parallèle facile à faire avec la crise migratoire qui secoue le monde depuis quelques années…

Cette deuxième adaptation du roman éponyme d’Anna Seghers, publié en 1944, débute à Paris. Georg (Franz Rogowski) accepte d’aller porter une lettre à un auteur célèbre, seulement pour découvrir son suicide. Il usurpe involontairement son identité. Ce qui lui permet, après avoir gagné Marseille, d’obtenir un sauf-conduit pour le Mexique.

En attendant son départ, il prend sous son aile Driss (Lilien Batman), le fils de son ami décédé. Lorsqu’il tombe malade, l’homme se lie avec son médecin traitant (Godehard Giese) et sa maîtresse, la belle et mystérieuse Marie (Paula Beer). Le couple veut aussi fuir les fascistes, mais un fantôme du passé retient la jeune femme à quai.

N’en disons pas plus, l’intrigue est prenante. Le récit permet à Petzold d’explorer plusieurs thèmes porteurs. L’identité, bien sûr (dont celle que procurent nos papiers officiels). L’entraide parmi les migrants, mais aussi leur désespoir. La honte de ceux qui détournent le regard lorsqu’il y a une rafle. Tout comme la solitude, la culpabilité, l’amour, sentiments qui s’entrechoquent quand il y a la guerre, la répression, les camps et donc l’horreur et la mort (jamais montrés, seulement évoqués).

Comme plusieurs de ses longs métrages précédents, Transit était en compétition officielle à Berlin, où Petzold a remporté l’Ours du meilleur réalisateur en 2012 pour Barbara. Mais son huitième film marque une rupture puisqu’il ne l’a pas tourné avec sa muse Nina Hoss, comme les quatre précédents.

Il a plutôt confié le rôle principal à Paula Beer, lumineuse dans le très beau Frantz (2016) de François Ozon. Cette fois encore, sa forte présence et son jeu incarné permettent au film de prendre son envol. Franz Rogowski, en homme à la dérive, privé de repères, offre aussi une solide interprétation, toute en nuances.

Ils sont aidés par la direction toujours précise de Petzold et sa caméra attentive. Même s’il préfère souvent cadrer large et de plain-pied, plutôt que d’insister sur de gros plans. Ce qui lui permet aussi de montrer tous ces migrants qui se croisent à de multiples reprises dans les couloirs de l’ambassade ou sur le port (pour l’anecdote, le navire qui doit permettre au trio de fuir s’appelle le Montréal…).

Tout ça pourrait être terriblement déprimant s’il n’y avait pas l’espoir qu’entretient Transit. Celui de pouvoir se réinventer. Un très beau film, un des plus solides de 2018.

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ****

• Titre: Transit

• Genre: drame psychologique

• Réalisateur: Christian Petzold

• Acteurs: Franz Rogowski, Paula Beer, Godehard Giese

• Classement: général

• Durée: 1h41

• On aime: la puissante parabole. L’humanisme du propos. Le jeu inspiré des acteurs. L’audace de la transposition

• On n’aime pas: