Même après avoir tourné Réparer les vivants, ses artisans, comme Tahar Rahim (à droite) sont ambivalents sur la question du don d'organes.

Traiter du don d'organes dans un film

PARIS / Seriez-vous prêts à donner les organes de votre enfant décédé accidentellement? Là, tout de suite. Ce sacrifice insoutenable est au coeur du très beau et humain Réparer les vivants de Katell Quillévéré, qui donne à Anne Dorval son premier grand rôle français. Dans une fascinante entrevue, la réalisatrice a bien voulu discuter, sans fausse pudeur, de ce «sujet tabou» qu'elle a côtoyé de très près.
Aucun des proches de la femme de 37 ans, de noir vêtu, bijoux discrets et voix caressante, n'a subi une opération du genre, même si «j'ai eu des expériences à l'hôpital avec la maladie et la mort. Je préfère ne pas en dire plus». C'est le livre éponyme (2014) de Maylis de Kerangal qui l'a interpellée. 
Son adaptation a demandé un énorme travail de recherche. Qui a commencé par des rencontres avec des familles de donneurs et de gens greffés. Puis une immersion dans le milieu hospitalier, qui s'est poursuivie par un rôle d'observatrice à une greffe cardiaque. «Ça a été une expérience très puissante.»
«Ça me semblait nécessaire pour pouvoir en retranscrire la vérité. Ce qui m'a plus marquée, c'est ce moment où le coeur est sorti de la glace, posé dans une cage thoracique, recousu et où on ne sait pas si ça va fonctionner. Il y a un moment de suspense terrible. Et quand le coeur se remet à battre dans un corps qui lui est étranger, c'est d'une puissance et d'une beauté incroyables. À ce moment-là, ce qu'on sait, c'est qu'on ne sait pas grand-chose du mystère de l'existence.»
Coïncidence, le film a pris l'affiche en France en novembre 2016 alors que l'Hexagone débattait d'une nouvelle loi sur la question. Depuis le 1er janvier, il faut explicitement refuser le don d'organes en remplissant un formulaire - le contraire d'ici... Reste que la population en général n'est pas suffisamment informée, croit-elle. Son film peut contribuer à susciter un débat sur les enjeux, là comme ailleurs, souhaite la réalisatrice.
Sans se prononcer personnellement, Katell Quillévéré constate que ce sujet «extrêmement complexe» et «très émotif» n'est pas encore «intégré à nos moeurs, à nos réflexions». D'un côté, il y a ceux qui espèrent prolonger leur vie, et de l'autre, une famille heurtée de plein fouet. «Il y a tout un travail de deuil qui n'est pas fait. J'espère que le film rend compte de cette violence [qui consiste à placer] une famille devant une décision pareille alors qu'elle est déjà sous le choc d'une mort accidentelle. Ça demande un surmoi très fort de dire oui.»
La cinéaste croit que le tabou qui entoure le sujet est lié à l'héritage judéo-chrétien d'une majorité de Français, même si ça demeure «très mystérieux». En même temps, il s'agit d'une question très personnelle. De confession musulmane, Tahar Rahim, qui joue le rôle de l'infirmier chargé de rencontrer les familles des donneurs potentiels, avoue se demander s'il donnerait ses organes. «Honnêtement, je ne sais pas. Est-ce que je mettrais ma famille dans cette position? Je devrais d'abord leur en parler.»
Paradoxe intéressant : même après avoir tourné un film sur la question, ses artisans sont ambivalents. Ce qui prouve à quel point la question est délicate. Et qu'il fallait adopter un point de vue en conséquence, comme le souligne la cinéaste.
«C'est un film qui ne juge pas la difficulté qu'on peut avoir à donner ou à recevoir. Mon point de vue n'est pas éthique ni juridique, mais artistique.»
Anne Dorval
Pour son premier film français, Anne Dorval joue une cinquantenaire en attente d'une greffe dans <i>Réparer les vivants</i>.
Comme Un poison violent (2010) et le déchirant Suzanne (2013), Réparer les vivants traite de la filiation et de la peur de la perte. Et, du coup, de la résilience : «Comment la vie se fraie un chemin après la mort.» Mais aussi «comment la mort génère du vivant».
On ne saurait mieux dire. Le long métrage suit pendant 24 heures le destin parallèle de Simon, 19 ans, qui se retrouve en état de mort cérébrale, et de Claire, une cinquantenaire en attente d'une greffe. Après avoir découvert Anne Dorval dans les films de Xavier Dolan, Katell Quillévéré a tout de suite pensé à elle, notamment en raison des émotions que lui a procurées sa présence dans Mommy (2014).
Puisqu'il s'agissait de son premier film français, «je voulais lui proposer quelque chose de très différent. On a presque du mal à la reconnaître. C'est un défi que je me donne avec tous les acteurs, j'aime bien amener chacun à un endroit où on ne l'a pas encore vu et où il n'a pas encore été». L'actrice québécoise a aussi beaucoup travaillé à gommer son accent, un travail qui a «beaucoup impressionné» la réalisatrice.
Réparer les vivants s'ouvre avec un coeur qui bat et se ferme, au générique, avec le coeur battant de Five Years, chanson de David Bowie (1972). Entre les deux, il y a un superbe film plein de vie.
Tahar Rahim pour la cause
Réparer les vivants compte sur une distribution toutes étoiles : Anne Dorval, Emmanuelle Seigner, Bouli Lanners, Monia Chokri, Finnegan Oldfield... Ces trois derniers dans de petits rôles. Ce qui prouve l'attrait des acteurs pour Katell Quillévéré. Cette dernière a même réussi à obtenir Tahar Rahim dans un rôle de soutien. Peu connu au Québec, il est une véritable vedette en Europe. Mais pas tête enflée pour deux sous.
On s'est rencontrés la dernière fois au Festival de Toronto (TIFF) pour Samba (2014), avec Omar Sy. Trois ans plus tard, nous voici par hasard aux toilettes de cet hôtel de Paris avant qu'il ne rencontre une quarantaine de journalistes. Notre conversion informelle est détendue et chaleureuse, comme le bel homme de 35 ans d'origine algérienne.
L'acteur vient tout juste de terminer Mary Magdalene de Garth Davis (Lion), dans le rôle de Judas, avec Rooney Mara (Marie Madeleine), Joaquin Phoenix (Jésus) et Chiwetel Ejiofor (Pierre). Personne n'a vu le film, mais les questions fusent. Certaines parfaitement incongrues. Mais, bon, on a appris qu'il n'avait jamais joué avec quelqu'un d'aussi intense que Phoenix - comme si on ne s'en doutait pas... Et on s'est amusé ferme : Rahim est drôle comme un singe. 
Dans cette cacophonie, il a tout de même révélé qu'il avait choisi de tourner Réparer les vivants pour Katell Quillévéré. «J'avais vu Suzanne et elle m'a convaincu dès le début de notre rencontre.» 
D'autant, dit-il, que «le sujet est important et qu'on ne parle pas assez des dons d'organes. Moi-même, je n'en savais pas beaucoup sur le sujet. Mais après [le film], je me suis demandé si je le ferais ou non. Si les spectateurs se posent les mêmes questions», le film aura atteint sa cible.  
Réparer les vivants prend l'affiche le 10 mars.
Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.