Tourner à Québec, l'art de la résistance

Hors de Montréal, point de salut, croit-on en matière de tournages de films. Or, c’est loin d’être le cas. Plusieurs réalisateurs ont choisi de rester dans leur patelin, que ce soit à Québec ou en région, pour vivre leur passion. Rencontre avec quelques-uns de ces irréductibles Gaulois du septième art.

Pour Samuel Matteau, il allait de soi que son premier long-métrage, Ailleurs, devait être tourné... ici, à Québec. D’abord parce que le scénario le commandait, ensuite parce que c’est dans sa ville natale que sa créativité s’exprime le mieux.

Présenté en ouverture du Festival de cinéma de la Ville de Québec, l’automne dernier, et sorti en salle en mars, Ailleurs a été entièrement produit et réalisé à Québec. Le récit de deux adolescents en errance se déroule en divers endroits de la capitale, dont le passage souterrain sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency.

Samuel Matteau fait partie de cette génération de cinéastes qui a décidé de résister à l’appel des sirènes montréalaises afin de s’accomplir professionnellement à l’ombre du Complexe G et du Parlement. «On a beaucoup d’espace ici comme créateur. On est davantage dans un esprit de communauté et d’entraide. On forme une belle gang


« On a beaucoup d’espace ici comme créateur. On est davantage dans un esprit de communauté et d’entraide.  »
Samuel Matteau, réalisateur d'Ailleurs

Sans atteindre le niveau de production de Montréal, la capitale accueille son lot de tournages de films et d’émissions de télé, confirmaient il y a deux ans les chiffres de l’Observatoire de la culture et des communications. En 10 ans, le nombre avait grimpé de 21 en 2004 à 34 en 2015. La valeur de ces productions passait dans le même intervalle de 16,4 millions $ à quelque 37 millions $, soit plus du double. 

Les plus récentes statistiques devraient être disponibles sous peu, mais déjà la productrice Nancy Florence Savard, présidente de la Table de concertation de l’industrie du cinéma et de la télévision de la Capitale-Nationale, appréhende un tableau moins rose en raison de la disparition du Fonds de l’amélioration de la programmation locale, aboli par le CRTC il y a deux ans.

«Je pense qu’on va subir les contrecoups, particulièrement en matière de productions de magazines télévisuels», explique Mme Savard. Du côté de Téléfilm Canada, on n’a pas eu vent que des films (avec tournage dans la région) étaient en préparation.

Trouver un producteur

À 43 ans, Jeff Denis n’a pas attendu les subventions pour se lancer dans l’aventure de son premier long-métrage, Napoléon en apparte, à l’affiche le mois prochain. Le film a été tourné en 2016, avec un budget minimaliste de 250 000 $ (dont une partie en sociofinancement grâce à La Ruche). «Je n’y croyais plus. La tarte [de subventions] rapetisse et il y a de plus en plus de monde autour.»

Napoléon en apparte «aurait pu être tourné n’importe où», ajoute le réalisateur, mais c’est à Québec, en plein cœur de Limoilou, dans l’appartement d’un ami (pour les scènes intérieures) et «un peu partout» en ville (pour les extérieurs) que tout a été mis en boîte. «J’ai voulu un minimum de contraintes pour garder le budget le plus bas possible.»

À la tête de Jet7Média, une firme de production basée dans le quartier Saint-Roch et qui donne aussi dans la publicité, la vidéo corporative et le documentaire, Jeff Denis ne se voit pas ailleurs que dans sa ville natale pour vivre de son art. «Quand j’ai commencé, en 1993, on me disait que si tu veux ça pogne, il fallait aller à Montréal […] À Québec, il y a plein de talent, mais trouver un producteur reste le nerf de la guerre. Des producteurs honnêtes, qui ont des couilles et qui sont prêts à s’investir, il n’y en a pas des tonnes.»

Le réalisateur Jeff Denis a tourné Napoléon en appart entièrement à Québec.

Pour Samuel Matteau, rien ne peut battre le regard d’un réalisateur d’ici lorsqu’il s’agit de prendre le pouls de Québec. «C’est beaucoup plus intéressant d’avoir la vision de quelqu’un qui habite la ville que celle de quelqu’un de l’extérieur. Tant mieux si les Américains et les Sud-Coréens tournent ici, mais ça prend aussi le regard des artistes d’ici. Moi, la ville, je la vis au quotidien.»

Réseautage et relations humaines

Fondatrice de Productions 10e ave., dont les bureaux sont situés à Saint-Augustin-de-Desmaures, Nancy Florence Savard doit multiplier les petits miracles afin de concevoir des longs-métrages d’animation à Québec. Après Le coq de Saint-Victor, en 2014, sa firme a lancé en début d’année Nelly et Simon: Mission Yéti, coréalisé avec Pierre Greco.

«Faire des relations d’affaires, c’est faire des relations humaines, explique-t-elle. Pour un producteur régional, ça demande beaucoup plus d’efforts pour rencontrer les gens, ne serait-ce que pour participer à des événements de réseautage.»

Il y a aussi l’embauche des équipes techniques qu’il faut parfois faire venir de la métropole. «Nous avons des corps de métiers, mais on a moins de directeurs photo et de directeurs de production. Il faut les délocaliser, payer leur hébergement, leur per diem.»

L’aide gouvernementale se fait aussi plus difficile à obtenir. «Les producteurs régionaux québécois francophones sont moins compétitifs auprès des diffuseurs», précise-t-elle, dénonçant la disparité entre les sommes allouées pour eux (2,2 millions $) et les producteurs régionaux anglophones (13 millions $).

Pierre Greco et Nancy Florence Savard, de Productions 10e ave.

Preuve que les besoins en région sont «criants», elle mentionne que l’argent disponible en provenance du Fonds des médias, en guise de mesure incitative régionale de langue française au Québec, a disparu en seulement une journée, mardi. «Il ne reste plus d’argent pour le reste de l’année. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les régions étaient prêtes à déposer…»

Un film d’animation par an

Qu’à cela ne tienne, Nancy Florence Savard continue à défendre l’importance d’une production régionale de qualité. Les projets abondent dans sa besace. Si tout va comme prévu, la production du long-métrage d’animation Félix et le trésor de Morgaä devrait être lancée d’ici l’été. Le projet Brad et le génie des Pomerleau est en montage financier.

«Au total, nous avons sept longs-métrages d’animation en financement et quatre prêts à passer en production. (Les bailleurs de fonds gouvernementaux disent) qu’on va peut-être en financer un par année. Ce n’est pas beaucoup. Cette règle n’existe pas en dramatique. Pourquoi serait-on restreint à en faire un seul parce que c’est un film de genre?»

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UNE EXPÉRIENCE TOUCHANTE POUR CHLOÉ ROBICHAUD

Il y a six ans, Chloé Robichaud choisissait de tourner les premières scènes de Sarah préfère la course dans son Cap-Rouge natal. «J’étais vraiment dans mes racines. Il y avait quelque chose de touchant», explique la jeune cinéaste qui devait se retrouver en sélection officielle (hors compétition) au Festival de Cannes avec ce premier long-métrage.

«C’est sûr que ça peut être compliqué puisqu’il faut amener une équipe, même s’il y a des techniciens à Québec, explique-t-elle. Il faut loger le monde, alors ça peut être plus lourd au plan de la production, mais une fois qu’on est ici, les gens sont tellement plus ouverts. Ils sont contents qu’on soit là, ils veulent qu’on tourne sur leur coin de rue.


« À Montréal, les gens sont saturés. Des endroits qu’on trouve jolis nous sont refusés parce que le propriétaire ne veut plus de tournages »
Chloé Robichaud

«À Montréal, poursuit-elle, les gens sont saturés. Il y a des endroits qui ont été ‘‘brûlés’’. Des endroits qu’on trouve jolis nous sont refusés parce que le propriétaire ne veut plus de tournages.»

La réalisatrice de la série web Féminin/Féminin, diffusée sur ICI Tou.tv, croit que d’aller à l’extérieur de la métropole permet d’insuffler une bouffée d’oxygène. «Ça fait du bien de sortir de Montréal. Toutes les histoires se déroulent pas mal là-bas.»

Ouverte à un autre tournage dans la capitale? «Pourquoi pas? Pour un film au complet, je ne sais pas, mais oui, je pourrais revenir.»

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NICOLAS PAQUET:  PARLER DES ENJEUX DE LA RURALITÉ

Installé à Saint-Alexandre-de-Kamouraska, Nicolas Paquet, réalisateur originaire de Québec, a fait le choix de vivre de son métier loin des grands centres urbains. Or, la supposée morosité qui frappe les régions n’a pas de place dans son discours.

En 2003, lui et sa conjointe Karina Soucy ont fondé franC doc, une boîte de production spécialisée en documentaires. La règle d’or, à propos des retombées sur les citoyens de l’exploitation de la mine d’or de Malartic, et le récent Esprit de cantine, sur le phénomène essentiellement régional que sont les «cabanes à patates», font partie des productions nées de cette initiative.

«On veut parler des enjeux de la ruralité. Pour y arriver, on s’est dit que c’était beaucoup plus cohérent d’habiter un village. Quand je vais à l’épicerie ou au bureau de poste, j’apprends plein de choses qui me nourrissent au quotidien.»

Nicolas Paquet a présenté récemment Esprit de cantine, un documentaire sur le phénomène essentiellement régional que sont les «cabanes à patates frites».

Bien entendu, l’éloignement des grands centres fait partie des contraintes à apprivoiser, précise le documentariste. Contrairement à un certain slogan d’une compagnie de téléphone, la distance a parfois son importance…

«Le système est ainsi fait qu’à peu près tout se passe à Montréal. Dans les premières années, on y allait souvent, que ce soit pour rencontrer des collaborateurs ou participer à des festivals. On réussit maintenant à doser nos déplacements pour ne pas s’épuiser. Je pense qu’il y a du travail à faire pour avoir une meilleure décentralisation, pour qu’un jeune qui veut faire du cinéma n’ait pas l’impression de devoir aller vivre à Montréal.»

Au fil des ans, une «belle synergie» s’est développée dans le Bas-Saint-Laurent. «Il y a beaucoup de talents qui émergent. En dehors de Montréal, c’est peut-être l’endroit où il y a le plus de maisons de production. Un programme de cinéma documentaire a été créé au cégep de Rivière-du-Loup, ce qui permet d’attirer les jeunes. Plusieurs s’en vont à Montréal quand ils ont leur diplôme, mais on essaie toujours d’en retenir quelques-uns.»

Dans sa quête de sujets régionaux porteurs, le cinéaste commencera bientôt le tournage d’un documentaire sur «les lieux de gastronomie ruraux» vus comme des «acteurs de changement dans une communauté». Le film donnera entre autres la parole à Colombe Saint-Pierre, du restaurant Chez St-Pierre, au Bic, nommée cette semaine chef de l’année lors du premier gala des lauriers de la gastronomie québécoise.

LES FILMS TOURNÉS À QUÉBEC DEPUIS 10 ANS

Nelly et Simon: Mission Yéti (Nancy Florence Savard et Pierre Greco – 2018)

Ailleurs (Samuel Matteau – 2018)

Napoléon en appart (Jean François Denis – 2018)

Le pacte des anges (Richard Angers – 2016)

Feuilles mortes (Thierry Bouffard – 2016)

Deux temps, trois mouvements (Christophe Cousin – 2014)

Le coq de Saint-Victor (Pierre Greco – 2014)

1987 (Ricardo Trogi - 2013)

Il était une fois les Boys (Richard Goudreau - 2013)

Le règne de la beauté (Denys Arcand - 2013)

Pee-wee 3D (Éric Tessier – 2012)

Sarah préfère la course (Chloé Robichaud – 2012)

Dragons: real myths and unreal creatures (Marc Fafard – 2012)

Tout ce que tu possèdes (Bernard Émond – 2011)

Voyez comme ils dansent (Claude Miller – 2011)

Lance et compte: le film (Frédérik D’Amours – 2010)

Snow and Ashes (Charles-Olivier Michaud – 2009)

Le colis (Gaël d’Ynglemarre – 2009)

À vos marques, party 2 (Frédérik D’Amours – 2008)

Signes vitaux (Sophie Desrapes – 2008)

Les grandes chaleurs (Sophie Lorain – 2008)

À l’ouest de Pluton (Myriam Verreault et Henry Bernadet – 2008)