«La société avait besoin de ces vilains à haïr. C’était une nécessité sociale», affirme le réalisateur des Derniers vilains, Thomas Rinfret.

Thomas Rinfret: le crépuscule des Vachon

Thomas Rinfret connaissait peu la lutte professionnelle avant de commencer «Mad Dog & The Butcher — Les derniers vilains», mais le nom du regretté Maurice Mad Dog Vachon lui était familier. Apprenant que Paul The Butcher Vachon était très malade, le documentariste a empoigné sa caméra pour qu’il se confie sur les décennies où les deux frères se sont bâti une réputation internationale. Quatre ans plus tard, son très réussi film témoigne de leurs exploits, de leur vie de liberté, mais aussi du prix à payer.

À 81 ans, le corps courbé de Paul Vachon et sa motricité réduite attestent de ses années de lutte. Mais le Québécois a conservé toute sa tête. Et il se révèle un puits sans fond d’anecdotes qu’il raconte avec la voix éraillée caractéristique des Vachon. Chaque fois que Paul l’appelle, Thomas répond «j’arrive».

Le réalisateur accumule ainsi plus d’une centaine d’heures de tournage. Il aurait pu emprunter la voie de la facilité en se concentrant sur le sport-spectacle, mais l’ex-skieur cherchait à donner une dimension plus grande à son long métrage.

Les derniers vilains relate «l’histoire fantastique»et flamboyante de la famille de lutteurs : les deux frères, qui ont fait le tour du monde, mais aussi celle du destin, plus tragique, de leur sœur Viviane et de la fille de Paul, Luna.

Le matériel l’illustre abondamment : entrevues avec Paul et certains proches, photos d’époque, film d’archives… Mais il manque un fil conducteur pour rassembler les morceaux épars, sans tomber dans la biographie chronologique traditionnelle.

Thomas Rinfret et sa coscénariste Annick Charlebois imaginent alors un livre fictif — Les derniers vilains — inspiré des nombreux écrits en anglais de Paul Vachon. La paire offre la narration au «je» à Roger Léger afin qu’il redonne vie aux récits du Butcher.

«On me confiait les rênes d’un souvenir collectif, explique le cinéaste, rencontré après une projection de presse. Ce qui m’intéressait, c’était la lutte de l’époque, qui était mythique. Il y avait quelque chose de nécessaire pour une société qui avait besoin de se défouler, qui avait besoin de ces vilains à haïr. C’était une nécessité sociale» qui correspondait à la montée du nationalisme et à la volonté de se libérer de la chape de plomb qui a longtemps couvert le Québec. À l’époque, les spectateurs sont sous l’emprise d’une impressionnante frénésie : on hurle de joie ou on trépigne de rage.

Des étoiles dans les yeux

Mais ce que le cinéaste a surtout apprécié, «c’est d’entrer dans la vie d’un vieillard — [devenu depuis «un ami»]. J’avais fait des films sur des athlètes performants qui terminaient [jeunes] leur carrière. Là, la lutte est un peu un décor. On assiste à la fin de vie de quelqu’un qui a encore beaucoup de souvenirs. Je voyais les étoiles dans ses yeux.»

«Je n’ai pas eu une vie ordinaire et j’en ai aimé chaque seconde», témoigne d’ailleurs avec fierté Paul Vachon dans le film. L’homme a en effet bénéficié d’une liberté sans pareille — même après sa retraite. Avec sa troisième femme Dee, il vit modestement, mais vagabonde toujours de foires en festivals pour vendre les livres que l’ex-lutteur a écrits sur sa formidable épopée.

Il y a toutefois eu un prix à payer. L’homme a été un «père absent», soutient son fils André dans Les derniers vilains. Paul Vachon ignore même que celui-ci lui a donné deux petits-fils… La blessure demeure vive.

«Ça m’a pris trois jours avant de convaincre [André] de faire l’entrevue, relate Thomas Rinfret. Un moment d’une grande tristesse.» Il a craint la réaction du vieil homme, mais «Paul l’accepte. C’était ça, sa vie.»

Le réalisateur croit d’ailleurs que son film témoigne surtout du récit d’un vieillard à son dernier tour de piste qui tente de perpétuer son histoire. Ceux qui l’ont connu en pleine gloire se font de plus en plus rares… «C’est une génération qui disparaît, un phénomène qu’on ne reverra plus.»

D’où l’importance que revêt Les derniers vilains. «Quand il l’a vu, la première chose qu’il a dite, c’est “maintenant, je peux mourir.” La deuxième, c’est “je ne veux pas vous offusquer, mais, ça, c’est juste la moitié de l’histoire.” (rires) Il a raison.»

un film tombé du ciel

N’empêche. Ça fonctionne. Paul Vachon a pu le constater de visu lorsque le Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ) a présenté le documentaire en première mondiale, en septembre, devant une salle comble.

L’ex-lutteur y a effectué une apparition-surprise en montant sur scène au générique. «C’était magique, énormément d’émotion pour lui. D’avoir cette chance d’un film en fin de vie sur lui, sa famille, c’est tombé du ciel.»

Ce n’était que le début puisque Les derniers vilains y a remporté le Prix du meilleur premier film. Au récent Festival international du cinéma francophone en Acadie, il est reparti avec le prix du public et une mention du jury.

Les derniers vilains prend l’affiche le 6 décembre, mais l’équipe se déplacera aussi en tournée partout au Québec pour le présenter avant les Fêtes. Une version écourtée sera diffusée par Télé-Québec en janvier.

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Paul et Maurice Vachon ont eu beaucoup de succès comme lutteurs.

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MAD DOG ET THE BUTCHER

Maurice «Mad Dog» Vachon et Paul «The Butcher» Vachon ont marqué l’imaginaire collectif : deux Québécois, partis de rien, qui deviennent les champions du monde de lutte professionnelle! Ils avaient beau incarner des vilains dans le ring, leurs compatriotes se sont liés d’affection pour cette paire d’indomptables rebelles.
Fils de policier, Maurice Vachon naît en 1929, deuxième d’une famille de treize. Petit caïd précoce à Ville-Émard, il canalise son énergie dans la lutte. En 1948, il termine septième en lutte style libre aux Jeux olympiques de Londres puis, deux ans plus tard, remporte l’or aux Jeux du Commonwealth. Maurice devient lutteur professionnel pour l’argent. En 1962, le promoteur Don Owen le surnomme Mad Dog en raison de son caractère enragé — c’est le début d’une prolifique carrière qui se terminera en 1986, à 57 ans. Victime d’un accident l’année suivante, les médecins doivent lui amputer la jambe droite. L’énorme vague de sympathie qui déferle sur l’hôpital ne laisse aucun doute sur le souvenir impérissable qu’il a généré.
Paul Vachon voit le jour en 1938. Très jeune, il est déterminé à marcher dans les pas de son aîné. Après un passage obligé par la lutte amateur, à 17 ans, il rejoint son grand frère et adopte son surnom du Butcher. Lui qui rêvait de parcourir le monde sera servi : il dispute environ 6000 matchs dans 33 pays. Avec Mad Dog, le «boucher» forme une paire redoutable qui terrorise leurs adversaires. Mais il utilise aussi de sa tête en endossant le rôle d’un des promoteurs de la lutte Grand Prix, dans les années 1970 (prédécesseur des Étoiles de la lutte), dont les affrontements télédiffusés deviennent une véritable religion. Ils populariseront le géant Ferré de ce côté de l’Atlantique. Après sa retraite en 1984, Paul Vachon a combattu avec succès deux cancers et vit avec Dee, sa troisième femme.