Thierry Fremaux
Thierry Fremaux

Thierry Frémaux: et les Lumière furent!

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
D’abord directeur de la programmation, Thierry Frémaux est délégué général du Festival de Cannes depuis 2007. Mais bien avant, l’homme de 60 ans avait amorcé sa carrière dans le 7e art au sein de l’Institut Lumière de Lyon dont il est le directeur. Sa passion pour le cinéma des inventeurs du cinématographe l’a fait basculer de l’autre côté de la caméra en réalisant Lumière! L’aventure commence.

Ce magnifique documentaire regroupe 108 des 1402 films du catalogue des frères Auguste et Louis Lumière, dont plusieurs inédits, magnifiquement restaurés. Même en vacances, ce passionné de cinéma a pris le temps de répondre aux questions du Soleil par courriel.

Q D’où vient cet intérêt pour le cinéma des premiers temps, en particulier celui des Lumière au lieu, par exemple, de celui de Méliès?

R Quand j’ai vu La sortie des Usines Lumière, le premier film Lumière du cinématographe, j’en suis tombé instantanément amoureux. J’étais cinéphile et étudiant en histoire et ce film me parlait de l’origine du cinéma et me donnait un certain portrait de la France et de Lyon. Bizarrement, lorsque j’étais jeune, on ne parlait absolument pas des Lumière à Lyon. Il n’y avait plus rien, aucune institution, aucun symbole qui rappelait qu’ils avaient inventé le cinématographe. Rien sauf une maison, la Villa Lumière, et une rue : la rue du Premier-Film. Il fallait faire quelque chose. Ce jour-là, qui était celui de l’annonce de l’ouverture de l’Institut Lumière, en 1982, j’ai demandé à être bénévole pour aider à la construction du lieu. Et je n’en suis plus jamais reparti. Puis, j’ai vu énormément de films Lumière, j’en ai aimé la beauté, la force, et le sens que ces premières images prenaient à l’origine de la longue chaîne esthétique du cinéma. Je me suis dévoué au cinéma de Lumière, car à part quelques spécialistes, personne n’y prêtait attention. Ce film de 1h30 est le résultat d’années d’amour du cinéma de Lumière. Avec un petit côté Don Quichotte : remettre Lumière au cœur de l’histoire du cinéma.

Q Vous réalisez, commentez et participez au montage pour ce premier long métrage documentaire. Vous qui êtes également le directeur de l’Institut Lumière à Lyon, avez-vous eu tout de même des moments où vous avez souffert du syndrome de l’imposteur?

R Quand je m’occupe de Lumière, je ne souffre d’aucun syndrome! Et surtout pas celui de l’imposteur, tant ceux qui s’intéressent à ces films sont peu nombreux. Si, avec l’équipe de l’Institut Lumière, nous ne nous étions pas battus pour faire exister ce long métrage et permettre aux films Lumière de retourner en salles de cinéma, rien ne serait arrivé. Les imposteurs sont ceux qui disent et répètent à l’infini les clichés sur Lumière. On dit toujours : «Lumière invente une machine, Méliès invente le cinéma», ce qui est faux. Ou alors : Lumière invente le documentaire et Méliès la fiction», ce qui est encore plus faux. On colporte aussi cette légende : «Lumière ne croyait pas au futur de son invention» sans savoir qu’il a réalisé ou produit près de 2000 films.

Q Le film a connu un immense succès en France à sa sortie en 2017. Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour une sortie en salle au Québec? Le distributeur a-t-il saisi l’occasion de la rareté de nouveauté en raison de la pandémie?

R Le film devait sortir au Québec plus tôt cette année, mais la pandémie, là comme ailleurs, a tout bouleversé. J’espère que, comme les autres, il contribuera à faire revenir les gens dans les salles. On en a besoin, car la situation est si fragile. Imaginez que cette crise sanitaire, qui met gravement en danger le cinéma dans les salles, survient l’année du 125e anniversaire de l’invention de la salle par Lumière. Pour la première fois depuis le 28 décembre 1895, les salles de cinéma sont fermées. Elles ne l’avaient jamais été dans l’Histoire, même pendant deux guerres mondiales. Quand les choses reviendront à la normale, il sera temps de dire que cette autre invention de Lumière, «le cinéma en salles», est également très précieuse.

Q Votre documentaire présente 108 films sur les 1422 du catalogue Lumière. Comment les avez-vous choisis?

R Très naturellement, car hormis les films les plus connus (Sortie d’usine, L’arroseur arrosé, L’arrivée du train à La Ciotat), ce sont des films que je montrais depuis des années au public. J’ai donc repris ceux que je connaissais le mieux et qui pouvaient être restaurés. Et j’en ai ajouté d’autres simplement parce qu’ils sont d’une grande beauté et recèlent un sens profond. Il fallait dire en 1h30 en quoi le cinéma de Lumière fait partie de l’histoire du cinéma et raconte l’histoire du monde. Le film reprend les grandes lignes des présentations que je fais sur scène, en direct. Bertrand Tavernier, le Président de l’Institut Lumière, pensait qu’il fallait retenir tout ça, le «mettre en boîte», Martin Scorsese aussi. De fait, j’ai conservé le chapitrage que j’employais et même si le ton du commentaire est différent dans le film et dans le spectacle, l’esprit est le même.

Q Et parmi ceux-ci, quels sont vos favoris et pourquoi?

R La Sortie d’usine, bien sûr, parce que c’est le premier, parce que c’est à Lyon, parce qu’on y voit des femmes, des hommes, des ouvrières, des ouvriers, qui s’amusent à tourner un film. Le premier personnage de l’histoire du cinéma, c’est le peuple!

Et puis ce film tourné au Vietnam, Le Village de Namo, parce que c’est un film sur l’enfance et que l’enfance au temps des Lumière ressemble à l’enfance d’aujourd’hui, c’est ce qui en fait un cinéaste moderne.

Q La restauration de certains films est absolument magnifique et a dû demander un travail considérable, compte tenu de la fragilité du support. Pouvez-vous nous expliquer un peu le travail exigé par cette restauration et le temps impliqué?

Louis Lumière a toujours pris soin de son patrimoine, qui demeurait chez lui. Après sa mort, en 1948, et jusqu’à aujourd’hui, il a été possible de reconstruire l’ensemble du patrimoine grâce à des collectionneurs, dont Paul Génard, un dentiste lyonnais passionné par Lumière; les Archives du Film du CNC; la Cinémathèque française et, bien sûr, l’Institut Lumière. La famille Lumière nous accompagne aussi. Il y a très peu de films perdus alors qu’on sait que le cinéma muet a disparu à 70 %. C’est extraordinaire de savoir que le premier patrimoine cinématographique mondial est intact. Néanmoins, nous travaillons avec le CNC français depuis 25 ans à le préserver et à le restaurer, car le temps affecte matériellement les œuvres.

Aujourd’hui, le numérique rend les choses plus concrètes : on scanne le matériel (positif ou négatif) et on tire des copies. Comme il est en très bon état, on retrouve le grain originel, d’où cette extraordinaire qualité. Après, il y a des arbitrages à faire : la «température» du noir et blanc, la vitesse, entre 16 et 20 images par secondes, avec la manivelle qui roulait parfois vite, parfois plus lentement. Une restauration n’est pas une affirmation, c’est une proposition, une hypothèse. La nôtre était de remettre les films Lumière dans les salles de cinéma : avec des films Lumière, faire un film Lumière, dans un objet classique d’une durée de 1h30. Vous imaginez, c’est la première fois depuis 1900 que les gens ont payé leurs places pour voir Lumière au cinéma.

Q Votre thèse, si on peut dire, dans ce documentaire, serait-elle que dès leurs débuts, les frères Lumière et leurs opérateurs ont mis en place les principales techniques cinématographiques encore utilisées aujourd’hui (mise en scène, travelling, cadrage, etc.)?

R Le premier engagement du film est de donner à voir les films, tous ces films qu’on ne connaît pas. Il y a quelque chose d’une innocence du regard qui revient. Regarder les premiers films, c’est presque comme regarder la première fois. Voir les films Lumière, dans leur simplicité, c’est véritablement se «laver les yeux».

Ensuite, oui, on ignore généralement ce que Lumière a fait de son invention. Il invente le Cinématographe et il s’en sert! Il se pose des questions de cinéaste, pas d’inventeur. Je le dis dans le film : «Lumière est le dernier des inventeurs et le premier des cinéastes». Et cela, on l’avait oublié – si tant est qu’on l’ait su, que l’Histoire leur ait vraiment été bienveillante, ce dont je ne suis pas sûr. Il était temps d’affirmer des vérités.

Q Le 7e art fête son 125e anniversaire, mais il est pourtant menacé par l’hégémonie américaine, la montée en puissance des plateformes de diffusion, la rentabilité au détriment de la création et une baisse de la fréquentation en salle (même avant la pandémie). Restez-vous, encore et toujours, un éternel optimiste pour l’avenir?

R Oui, je reste optimiste. Et je le suis en pensant d’abord à ceux qui font le cinéma : les artistes, les professionnels, la presse et le public. Le cinéma a 125 ans et les plateformes moins d’une décennie. Je leur souhaite le même extraordinaire destin que le cinéma dans un siècle. Les plateformes font un travail formidable, il faut le dire et ne pas les opposer au cinéma. Je ne fais aucune différence entre l’irruption de la télévision dans les années cinquante et celle d’internet ces dernières années. Le cinéma peut parfaitement cohabiter avec ces nouveaux entrants. Mais il doit aussi être lui-même et vous avez raison de signaler les quelques dangers qui le guettent, dont la dépendance aux superproductions américaines dont on voit les effets pervers lorsque plus aucun film hollywoodien ne sort. Pour le reste, avant la pandémie, de nombreux signaux étaient positifs, la fréquentation en salles de pays comme la Russie, la Chine et en particulier la France était très haute.

En terminant, sur une note québécoise, vous avez eu de bons mots pour Nadia, Butterfly de Pascal Plante lors de l’annonce de la sélection officielle du 73e Festival de Cannes, malheureusement annulé en raison de la pandémie. Puisqu’il prend l’affiche au Québec le 18 septembre, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce qui vous a séduit?

R Beaucoup de choses m’ont séduit dans ce film : la mise en scène de Pascal Plante, qui mêle l’intime et le général, le reportage et la fiction; la photographie et le filmage de Stéphanie-Anne Weber-Biron qui disent toujours la mélancolie du personnage principal et son crépuscule; les comédiens et en particulier Katerine Savard, plus vraie que nature et pour cause. Je suis un grand connaisseur des films de sport, on a même un festival à Lyon, Sport, Littérature et Cinéma. Ce film va bien au-delà, et d’être ainsi à l’intérieur du cheminement de cette jeune femme fait comprendre bien des choses. Pascal Plante est un cinéaste à suivre.

Lumière! L’aventure commence prend l’affiche le 21 août.