Swann Arlaud lors de la première de <em>Petit paysan</em>, qui lui vaudra un César du meilleur interprète en 2018.
Swann Arlaud lors de la première de <em>Petit paysan</em>, qui lui vaudra un César du meilleur interprète en 2018.

Swann Arlaud: la métamorphose du vilain petit canard

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
PARIS — Swann Arlaud a connu une éclosion tardive, pour paraphraser une expression anglaise. Mais il s’impose depuis cinq ans comme un des plus solides interprètes du cinéma français — période pendant laquelle il obtient les Césars du meilleur acteur (Petit paysan, 2018) et du second rôle (Grâce à Dieu, 2020). Le Soleil l’a rencontré à Paris en janvier pour discuter de sa carrière et de Perdrix, film drôlement iconoclaste et inclassable dans lequel il joue un capitaine de gendarmerie enquêtant sur une bande de nudistes révolutionnaires!

Q  Vous êtes nés dans une famille ayant une longue tradition de cinéma, pourtant ça vous a pris du temps avant d’embrasser la carrière d’acteur?

R  Oui, ça m’a pris du temps. Quand on a une famille qui travaille dans le cinéma, on se dit qu’on va faire autre chose. J’ai fait une école d’art. J’ai ensuite tourné de petites choses puis, de fil en aiguille, j’ai commencé à prendre beaucoup plus de plaisir et surtout à comprendre ce métier, qu’il y avait du travail derrière certains rôles. C’est d’ailleurs cette dimension qui s’est avérée la plus passionnante. On plonge dans des époques, des histoires, des métiers… On rattrape un peu le temps perdu des derniers rangs de l’école où on faisait autre chose que d’écouter (rires).

Q  Votre carrière s’est bâtie petit à petit. Est-ce qu’il y a eu des moments de découragement?

R  Oui et non. On m’avait toujours dit dans ma famille: ne choisis pas ce métier-là. J’étais donc dans ce raisonnement et je continuais à faire d’autres choses en me disant: «Si ça marche, tant mieux. Sinon, faut pas s’acharner.» Il y a peu d’élus, et ça n’a rien à voir avec le travail et le talent en réalité. Ce qui est étrange dans ce métier, c’est que la volonté n’est pas suffisante. Quelque chose doit venir des autres. À un moment, les choses ont pris. Et comme ça a pris du temps, je me sentais beaucoup plus solide quand c’est arrivé. J’ai continué à peindre, à écrire. Maintenant, j’ai le goût de réaliser des films. J’ai tourné des courts. Je ne suis pas pressé, je suis un laborieux.

Q  Est-ce que c’est le César de Petit paysan qui vous a confirmé que le ciment était pris?

R  En tout cas, ça a changé quelque chose. À partir de ce moment, je me suis dit: «Là, tu peux faire seulement les films que tu as envie de faire.» C’est un grand luxe, celui d’une liberté immense qu’il faut chérir. J’étais pas inquiet, mais ça m’a rassuré. Même si on sait que ça peut ne pas durer. Ce qui était très heureux, c’était que ça arrive avec ce film. C’était un petit film qui aurait pu passer totalement inaperçu. Même si on savait que nous faisions quelque chose qui en valait la peine. Mais on était à mille lieues de se douter qu’on aurait un tel succès [avec le César du premier film, entre autres]. C’est gratifiant. Ce n’est pas la même chose qu’avec [Grâce à Dieu] de François Ozon, qui est un grand réalisateur. On a été les premiers surpris. Le film a passé à la télé la semaine dernière, on a fait plus de quatre millions de spectateurs. On n’en revenait pas. C’est presque angoissant (rires).

Q  Parlant du film d’Ozon, ça m’est apparu comme un rôle difficile, celui d’une victime de pédophilie qui garde de lourdes séquelles?

R  Ce qui était un peu lourd, c’était la préparation, de lire les témoignages et de s’y plonger. Ce sont des choses qu’on n’a pas le goût d’entendre, de lire, des images qu’on n’a pas le goût d’avoir. À un moment donné, j’ai dit : «Stop». Parce que ça m’a vraiment affecté. Bizarrement, le tournage fut assez joyeux. Quand on fait un métier qu’on aime, c’est toujours une joie d’être au travail. Et que le travail avec François Ozon, c’est vraiment formidable. Je me suis senti filmé de façon très bienveillante. Et le scénario était tellement fort qu’en disant les mots, l’émotion suit. J’ai pas vraiment souffert ni cherché des choses profondément en moi. C’est presque inconscient. […] Mais le fait que le clergé ait voulu nous faire des procès, ça, on l’a vécu plutôt douloureusement. Il y avait des huissiers aux avant-premières pour noter tout ce qu’on disait…

Q  Petit paysan était un premier film, Perdrix aussi. Vous étiez sur une lancée. Pourquoi avoir accepté ce rôle?

R  Je n’avais jamais vraiment fait de film comme ça: je suis un peu abonné aux tragédies. Moi, dans la vie, je ne suis pas un poète maudit, qui a des problèmes existentiels très forts (rires). J’ai quelque chose de plus léger, plus simple. Ce scénario m’a complètement conquis. Surtout qu’en France, en comédie, on a beaucoup de films bas de gamme. Là, c’était assez enlevé et brillant. Ce ton décalé, absurde, m’a énormément plus, et c’était un endroit de jeu où je n’étais jamais allé et qui était, donc, moins confortable. Les émotions négatives sont plus faciles à jouer que les positives. Pour que le rire soit sincère, il faut aller le chercher quelque part. Et j’aime bien pouvoir naviguer entre des mondes forts différents. Je ne savais pas comment jouer ça. Je regardais les autres acteurs [Maud Wyler, Fanny Ardant] que je trouvais formidables et je me demandais ce que je faisais là.

Maud Wyler et Swann Arlaud dans <em>Perdrix.</em>

Q  Vous vous identifiez donc pas au personnage?

R  C’était quand même assez difficile… J’ai fait un stage à la gendarmerie. Tout le monde se moquait de moi, mais je ne me trouvais pas crédible. J’y ai tout de même trouvé une forme de rigidité qui correspondait à Pierre Perdrix au début du film.

Q  Ce policier se construit beaucoup en opposition au personnage joué par Maud Wyler, une jeune femme fantasque et fougueuse qui se fait voler son auto et les précieux carnets qu’elle écrit depuis l’enfance. Est-ce que le courant a passé?

R  Oui, il le fallait, même si ça n’a pas été évident tout de suite. Maud a quelque chose d’étonnant, beaucoup de fantaisie, de créativité. C’était assez impressionnant à observer.

Q  Paradoxalement, ce policier rigide que vous incarnez est le pilier d’une famille de doux dingues.

R  C’est une stabilité pour tout le monde, alors il ne se pose jamais de question sur lui. Cette fille va mettre un caillou dans sa chaussure, révélant qu’il y a un manque: quand l’amour n’est pas là, on n’est pas totalement accompli (rires).

Perdrix prend l’affiche le 17 juillet

Les frais de ce voyage ont été payés par Unifrance.