Sur la lune de nickel propose au spectateur un voyage dépaysant tout en étant familier. Norilsk a des airs de Fermont, mais risque fort de ressembler à Gagnon avant longtemps…

Sur la lune de nickel: la mine du goulag ***

CRITIQUE / Imaginez, dans le Grand Nord québécois, une ville minière de 175 000 personnes, balayée par les vents arctiques d’un hiver de neuf mois. Vous avez — à peine — une idée de la vie à Norilsk, en Sibérie. François Jacob a braqué sa caméra dans ce lieu habituellement fermé aux étrangers pour raconter une histoire d’espoir, de nostalgie, mais aussi d’un présent hanté par un passé sombre et la désaffection de ses jeunes.

Présenté récemment au Festival de cinéma de la ville de Québec et coiffé d’un prix aux Hot Docs de Toronto, le plus grand festival du documentaire en Amérique du Nord, Sur la lune de nickel propose au spectateur un voyage dépaysant tout en étant familier. Norilsk a des airs de Fermont, mais risque fort de ressembler à Gagnon avant longtemps… 

Norilsk n’est pas encore une ville fantôme, mais elle vit sur du temps emprunté. C’est du moins ce que croit la jeune génération désœuvrée, qui ne voit aucune lueur d’espoir à travers la fumée toxique de soufre de la minière et la solitude glacée de cette ville construite dans un contexte inhumain. Comme le dit si bien Ekatorina-Marta, 17 ans, «nous avons l’impression de vivre sur la Lune». D’où le titre du documentaire.

Car la ville est ceinturée par les sept usines de la compagnie Norilsk Nickel, d’où on extrait le minerai des entrailles de la Terre. Qui emploie à peu près tout le monde en ville — du moins ceux qui y restent — et qui sert maintenant la propagande aux résidents... Plusieurs y viennent pour toucher les primes de risque, puis s’évadent après quelques années. Ceux qui persistent évoquent une époque révolue où la paye était bonne et la vie était peu dispendieuse…

Mais le régime communiste a fait disparaître toutes les traces du passé honteux de Norilsk, un des plus féroces goulags de l’URSS (et le régime actuel n’a aucun intérêt à le rappeler). De 1935 à 1956, 650 000 prisonniers d’opinion (surtout) y ont défilé pour construire la cité puis pour servir de chair à minerai. Au moins 250 000 y sont morts de froid, de faim et des conditions de travail dans ce pays de la glace éternelle au climat inhospitalier. Le témoignage de Lev Netto, un des rares survivants, est glaçant.

Le cinéaste québécois suit les démarches d’Aleksandr Kharitonov, qui tente de faire la lumière sur ces sombres souvenirs, et de la metteure en scène Anna Babanova, qui veut que sa pièce serve de catharsis pour la population.

Dans la plus pure tradition du cinéma direct immersif, François Jacob entre avec beaucoup d’humanité dans le quotidien de ces gens qui servent à montrer les multiples facettes de cette ville polluée qui s’enfonce dans le marasme. Un peu plus de contexte à leur propos, ne serait-ce que les nommer, aiderait le spectateur à mieux comprendre.

Le réalisateur aurait eu avantage aussi à mieux circonscrire son propos. Comme souvent dans un premier long métrage, Jacob s’égare parfois en scènes inutiles qui rallongent la narration et provoquent de légers décrochages.

Sur la lune de nickel propose une exploration percutante d’un endroit fascinant parce que la caméra, qui révèle le paysage lunaire et les immeubles fantômes qui gagnent du terrain, témoigne d’un déclin inexorable. Mais aussi du souvenir de tous ces gens disparus sous la botte d’un régime follement meurtrier.

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AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***
  • Titre: Sur la lune de nickel
  • Genre: documentaire
  • Réalisateurs: François Jacob
  • Classement: général
  • Durée: 1h50
  • On aime: l’originalité du sujet. Le ton intimiste. L’humanité de la réalisation
  • On n’aime pas: des longueurs. Un petit manque de contexte