Les dysfonctionnements du monde offrent des potentiels dramaturgiques innombrables, estime le réalisateur Stéphane Brizé.

Stéphane Brizé revient au cinéma social avec «En guerre»

Stéphane Brizé s’inscrit parmi les cinéastes les plus pertinents et percutants depuis une décennie comme en témoigne sa présence en compétition à Cannes. Avec «En guerre», drame poignant qui refuse le manichéisme, cet homme d’origine modeste marchant dans les pas de Loach et Leigh dissèque le monde du travail avec la précision d’un chirurgien et la rigueur d’un journaliste d’enquête. Toujours aussi éloquent, réfléchi et brillant en entrevue, le réalisateur de 51 ans discute avec passion et sa juste colère de ce brûlot qui met en vedette Vincent Lindon en syndicaliste sur les dents.

Q Après un détour chez Maupassant pour Une vie (2016), vous êtes revenu au cinéma social avec En guerre. Qu’est-ce qui vous motivait?

R La nécessité de regarder le monde et de témoigner de l’indécence à l’œuvre. Mais ça me semblait tout aussi important pour moi de faire Une vie, qui était un projet de presque 20 ans. De toute façon, ce qu’il y avait d’intéressant, c’était de montrer des systèmes qui dysfonctionnent. Ce peut être le système familial [comme dans Une vie] ou le social, ainsi que la manière dont l’intime est bousculé par le social. Les dysfonctionnements du monde offrent des potentiels dramaturgiques innombrables. L’individu est malmené en ce moment et je trouve ça passionnant.

Q Vous parlez de l’individu, pourtant votre caméra pose son regard sur un groupe de travailleurs qui refusent la fermeture de leur usine…

R Je parle de l’Individu avec un grand I, comme ont dit l’Homme avec un grand H. Le système tel qu’il dysfonctionne crée beaucoup de souffrance chez beaucoup de gens. Là, c’est sur les ouvriers, mais on pourrait très bien braquer la caméra sur les cadres d’entreprise [comme d’autres l’ont fait récemment]. Le champ de la brutalité est très large.

Q En même temps, on sent un effort d’objectivité dans le traitement: vous avez voulu montrer les deux côtés de la médaille?

R Exactement. Ce qui était super important pour moi, c’était de poser côte à côte des discours extrêmement étayés. Il ne s’agit pas de ridiculiser une partie ou une autre, même si ça peut être tentant. L’avoir fait, je discréditais la légitimité du discours des ouvriers. Il y a beaucoup d’intelligence à l’œuvre de part et d’autre, mais avec des grilles de lecture du monde qui ne se superposent plus. Ils parlent la même langue — le français —, mais ils ne se comprennent pas. C’est aussi un film sur ça.

Et ce que je trouve assez tragique, c’est que chez les hauts cadres de l’entreprise, il est tout à fait possible qu’ils ne croient pas un mot de ce qu’ils disent. Ces gens sont peut-être même d’accord avec les arguments de l’autre côté. Mais ils sont au service des actionnaires. Ça m’a été dit par des cadres «repentis» : notre travail consiste à faire passer une idée de problème de compétitivité alors que le vrai problème en est un de profitabilité — des actionnaires qui veulent gagner plus. On fait dire aux chiffres ce qu’on veut: il y a quelque chose de malhonnête.

Je mets en scène une entreprise qui gagne de l’argent — elle n’est pas moribonde. Ce n’est pas un point de vue politique, de gauchiste. J’ai fait comme un journaliste en rencontrant des ouvriers, des avocats, des cadres, des patrons, etc. Ceux qui ont bien voulu témoigner m’ont raconté ce qui se passe de l’autre côté du miroir : il y a un système brutal où un patron doit faire ce qu’on lui dit à Bruxelles, à Londres ou que sais-je. Ou bien il part. Il y a aussi une brutalité qui s’exerce sur les cadres.

Stéphane Brizé ne voyait personne d’autre que le doué Vincent Lindon dans la peau d’un chef syndical qui lutte pour empêcher la fermeture de l’usine de son village dans En guerre.

Q Ce qui est fascinant, c’est que cette réalité systémique est maintenant universelle…

R C’est ça, la tragédie. À une époque où il y avait un million de personnes dans la rue en France, ça pouvait faire bouger les choses. Aujourd’hui, s’il n’y a pas un million de personnes en même temps à Paris, à Londres, à Berlin, à Madrid, à Rome, etc., ça ne sert à rien. Tout le monde peut dire: c’est la faute à [l’Union européenne], à la mondialisation… Dans la psyché collective, il y a une forme d’aliénation. Et tout ça est encadré par des lois. Le politique a encadré cette situation depuis les années 80 et a servi ce système.

Q Vous avez transposé cette analyse avec un grand souci esthétique de réalisme, notamment en introduisant des segments télévisés qui rapportent les grandes lignes de ce conflit ouvrier. Est-ce que vous pensiez que c’était la meilleure façon de rendre justice à la fois à votre propos et aux protagonistes?

R C’était important d’introduire les médias puisque tout est parti d’une image de télé [en octobre 2015], celle de ces deux [cadres] d’Air France dont on a déchiré la chemise et qui se sont fait pratiquement lyncher. Passé le moment de sidération, très rapidement je me suis demandé comment des hommes et des femmes en arrivaient à cet état de violence. [...] Donc, il se passe des choses en amont. Et il y a des images manquantes. La fiction me sert à reconstituer celles-ci qui, paradoxalement, manquent dans les médias qui nous inondent d’images. Tout est filmé, mais ce qui reste, c’est le spectaculaire.

Quand les chemises déchirées surgissent sur les écrans, il n’y a plus de place pour la compréhension des revendications des ouvriers. Qu’est-ce qui s’est passé avant? La fiction fabrique ces images manquantes. Ça devient important d’être très honnête avec ce que je mets en scène, une responsabilité de ne pas raconter n’importe quoi. Ce n’est pas un film documentaire, mais documenté.

Q Le très puissant La loi du marché (2015) et En guerre vous ont valu une présence en compétition au Festival de Cannes. Est-ce que vous continuez sur cette lancée?

R Il faut bien, j’ai une famille à nourrir (rires). Pour être très honnête, je recommence à travailler maintenant. J’ai enchaîné trois films en quatre ans et j’avais une forme de fatigue après Cannes. Je me suis pris quelques mois en sachant ce sur quoi j’allais travailler à la rentrée. J’ai déjà des rendez-vous cette semaine pour amorcer la partie journalistique du travail et collecter une masse d’informations qui vont me permettre d’aborder les choses d’une façon non caricaturale. La dramaturgie viendra après. Et ça parlera de notre monde, évidemment…

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VINCENT LINDON, FRÈRE DE COLÈRE

Depuis Mademoiselle Chambon (2009), il se développe un lien spécial entre Stéphane Brizé et Vincent Lindon. Au point où le réalisateur ne voyait personne d’autre que le doué acteur à la force tranquille dans la peau de Laurent Amédéo, chef syndical qui lutte de toutes ses forces pour empêcher la fermeture de l’usine dans son village. Une performance tellement incarnée que nous étions plusieurs à croire à Cannes qu’elle lui permettrait de remporter le Prix d’interprétation pour une deuxième fois.

Malheureusement, ça ne s’est pas produit, comme avec La loi du marché en 2015. En guerre est reparti bredouille, ce qui désole un peu Stéphane Brizé pour la visibilité qui vient avec. Une injustice? Oui et non. Les jurys sont imprévisibles. Et son drame touche moins les Anglo-Saxons, croit le réalisateur (le jury était présidé par Cate Blanchett). «Ils sont moins sensibles au parcours du mec.»

Ironiquement, Lindon, issu de la grande bourgeoisie française, incarne coup sur coup pour Brizé des prolétaires en révolte contre le capitalisme sauvage… Mais c’est là tout le talent de cet acteur hors-norme, toujours d’une intériorité bouleversante. 

N’empêche. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Brizé n’a pas écrit avec Lindon en tête pour cette quatrième collaboration. «J’écris pour moi. [Mais] quand je mets en scène un mec d’une cinquantaine d’années, assez légitimement, Vincent est la personne à qui je vais penser en premier.» Il voit dans son alter ego «un frère de colère et de sentiment». 

«Il y a quelque chose qui nous lie très profondément, même si on vient de milieux sociaux extrêmement opposés: notre rapport au monde.»

Mais il y a aussi, dit-il, ce chemin qui se fait main dans la main, dont il est «très fier». «Je ne pourrais avoir fait [En guerre] sans La loi du marché. Et avant Quelques heures de printemps (2012) et Chambon. Il y a un espace de confiance entre nous.»

Tellement, «qu’il y a tous les bons côtés du couple: on se dit tout, même les vérités pas toujours faciles à attendre».

«Je ne peux pas parler pour lui, mais j’ai énormément d’admiration pour ce monsieur.»