Une foule de spectateurs a suivi la 91e cérémonie des Oscar projetée sur écran géant au cœur du quartier de Roma à Mexico, dimanche. «Roma», le film en noir et blanc d’Alfonso Cuarón, a notamment remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, une première dans l’histoire du Mexique.

«Roma» ou le triomphe mexicain à Hollywood

MEXICO — Le triomphe d’Alfonso Cuarón, sacré pour la deuxième fois meilleur réalisateur aux Oscars pour son film «Roma», confirme le succès sans précédent des cinéastes mexicains à Hollywood, cette fois avec un film en espagnol et en langue locale.

Le film en noir et blanc, produit par Netflix, avec une distribution et une équipe technique majoritairement mexicaine, a finalement remporté trois statuettes sur dix nominations, dont celle du meilleur réalisateur.

Un doublé pour Alfonso Cuarón, déjà sacré pour Gravité et pour lequel Roma, qui dépeint son enfance dans un quartier du Mexico des années 70, a marqué le retour dans son pays après 16 ans de carrière à l’étranger.

Un tel succès est «bénéfique pour tout le cinéma mexicain», s’est félicité auprès de l’AFP le président de l’Académie mexicaine du cinéma, Ernesto Contreras. «Le succès de Roma, on le doit à Alfonso Cuarón, mais également à toute son équipe, des actrices jusqu’aux responsables du décor et du son», souligne-t-il.

La belle histoire des réalisateurs mexicains aux Oscars a commencé en 2014 lorsque le film Gravité, avec en tête d’affiche l’actrice américaine Sandra Bullock, obtient sept statuettes, dont celles du meilleur réalisateur et de la meilleure photographie pour Emmanuel «Chivo» Lubezki, un autre Mexicain.

L’année suivante, Alejandro Gonzalez Iñárritu est à son tour largement récompensé pour son film Birdman, qui obtient quatre Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. Un an plus tard, il réussit l’exploit d’obtenir une nouvelle fois la statuette du meilleur réalisateur pour Le Revenant.

Emmanuel Lubezski est, lui, à nouveau récompensé pour la photographie.

«Tres amigos»

En novembre 2017, Alejandro Gonzalez Iñárritu reçoit pour le projet interactif Sal y Arena un Oscar spécial, que l’Académie décerne hors compétition. Quelques mois plus tard, en 2018, son collègue Guillermo del Toro remporte à son tour la statuette du meilleur film et du meilleur réalisateur pour La forme de l’eau.

Pour le critique et chercheur, Rafael Avina, avec Roma, «Hollywood s’est rendu compte qu’au Mexique, on fait des choses très intéressantes, et pas seulement aux États-Unis». Il souligne aussi la «grande place» des cinéastes mexicains en Europe.

Outre les «trois amis»  — Cuarón, Del Toro et Iñárritu — d’autres réalisateurs comme Amat Escalante, Carlos Reygadas et Michel Franco tracent leur chemin dans les festivals internationaux comme Cannes, Berlin ou Venise.

«Des Mexicains qui font la conquête d’Hollywood et de l’Europe, cela va continuer, c’est un train qu’on ne peut arrêter», estime Rafael Aviña.

À travers Cleo, l’héroïne de Roma — interprétée par l’actrice d’origine amérindienne Yalitza Aparicio qui s’exprime dans certaines scènes en langue mixtèque —, le film montre aussi le racisme de la société mexicaine.

«Je veux remercier l’Académie pour avoir reconnu un film centré sur une femme amérindienne [...] un personnage qui historiquement a été mis de côté dans le cinéma», a déclaré Cuarón en recevant son prix.

«En tant qu’artistes, notre travail est de regarder là où les autres ne le font pas», a-t-il ajouté lors de la cérémonie américaine, au moment où les relations entre le Mexique et les États-Unis traversent une période tendue, sur fond de crise migratoire à la frontière des deux pays.

Pour les critiques nationaux, le triomphe de Roma à Hollywood et dans les festivals représente aussi un immense défi pour le cinéma mexicain : éveiller l’intérêt du public local pour des films d’auteur et de qualité, et pas seulement pour un cinéma commercial.

«Si cela incite notre public à faire confiance aux films d’auteur mexicains et si l’État soutient leur cinématographie, nous aurons fait un grand pas en avant», espère le critique Carlos Bonfil.