L'acteur Reda Kateb interprète le célèbre guitariste de jazz manouche dans Django, d'Étienne Comar.

Reda Kateb: être Django Reinhardt

Reda Kateb était mûr pour un rôle de premier plan. Que lui a offert Étienne Comar avec Django, dans lequel l'acteur de 40 ans interprète le célèbre guitariste de jazz manouche. Après son apprentissage au théâtre, Kateb a amorcé sa carrière au cinéma dans Le prophète (Audiard, 2009). Il enchaîne les rôles, notamment dans Opération avant l'aube (Bigelow, 2013), Les garçons et Guillaume, à table! (Galienne, 2014) puis Hippocrate (Thomas Lilti, 2014), qui lui vaut un très mérité César du second rôle. Mais pour Django, il passe à l'avant-plan, de magistrale façon, offrant une interprétation confondante dans un épisode méconnu de la vie du musicien. Le Soleil l'a joint à Paris pour en discuter.
Q Quel était votre rapport à Django Reinhardt avant et après le film?
R Avant, je ne connaissais pas grand-chose de Django. J'avais entendu certains de ses morceaux, vu quelques photos, vu Accords et désaccords de Woody Allen (1999) avec Sean Penn qui se prend pour un Django de pacotille. Le personnage me fascinait déjà. Pendant l'année de préparation, j'ai fait beaucoup de recherches et je l'ai plus découvert. Mais à la fin du tournage, je vous dirais qu'il était encore plus mystérieux qu'avant. Parce qu'il est pétri d'énormément de contradictions, il brouille les pistes en permanence... Du coup, je n'ai pas cherché à le saisir pour l'interpréter, mais à avoir une approche personnelle, la plus juste et sensible possible.
Q Vous avez appris la guitare pendant un an pour ce rôle. Était-ce vraiment nécessaire?
R Absolument. Pour moi, le point d'entrée vers le rôle, c'était la musique. Django parlait très peu, mais il parlait avec sa musique. Il a une variété d'intentions, de choses qui sont dites, très rares pour un instrumentiste. C'était un moyen très concret d'interpréter le personnage sans m'empêtrer dans des considérations psychologiques. J'aime la musique, j'écoute beaucoup de musique différente, c'était un plaisir de relier ces passions de la musique et du cinéma.
Q C'est un rôle très physique, notamment pour les morceaux où vous devez jouer avec deux doigts de la main gauche recroquevillés pour reproduire le handicap de Django. Était-ce plus exigeant qu'un autre rôle?
R Les trucs physiques, on peut y voir une difficulté, mais pour moi, c'est une chose concrète sur laquelle je peux m'appuyer pour construire le rôle, comme les costumes et les décors. Pour les deux doigts, il a été question d'une attelle pour les maintenir recroquevillés. Mais ça risquait de se voir. On a décidé de faire sans et ensuite, je passais tellement de temps les doigts pliés que c'est devenu naturel. Ça devenait même difficile à enlever le soir et c'est resté un peu après le tournage.
Reda Kateb à la dernière Berlinale. L'acteur a dû jouer avec deux doigts de la main gauche recroquevillés pour reproduire le handicap de Django.
Q À l'inverse, vous deviez jouer avec un petit singe, qui est l'alter ego de Django. Comment était-ce?
R J'ai adoré. J'aime beaucoup les animaux. J'ai un petit chien qui est tout le temps avec moi. C'était assez magique. Souvent, on dit que les enfants et les animaux [au cinéma], c'est difficile parce qu'il faut les suivre, parce qu'ils ont une présence totale, sans arrières-pensées. Au contraire, comme acteur, je me laisse guider par leur présence, qui m'amène à plus de vérité. 
Q Dans le film, Django assiste aux rafles nazies de juifs et dans la communauté tzigane, dont il est issu. Ce qui peut passer pour du déni, voire de l'insouciance, représentative de ces gens, à l'époque, qui préféraient fermer les yeux. Qu'en pensez-vous?
R Django avait grandi et vécu dans la misère. Grâce à sa musique, il a atteint un certain statut. Il disait : «Qui veut venir m'entendre viendra m'écouter.» Il n'y avait aucun collaborationnisme, à la différence d'un Fernandel, qui a totalement collaboré. Mais les théâtres et les salles de spectacles tournaient à plein régime pendant l'Occupation et beaucoup de ces gens continuaient simplement à faire leur métier. Le déni est dans la légèreté qu'il affiche, mais ce mode de légèreté, il l'affiche par rapport à pas mal de choses. Il y a beaucoup de couches chez Django. Le film est aussi beaucoup un passage de l'aveuglement à quelqu'un qui ouvre les yeux, une conscientisation du personnage.
Vous avez interprété plusieurs seconds rôles marquants, dont Abdel dans Hippocrate, immigrant algérien comme vos parents, qui tente d'exercer sa profession dans sa société d'accueil. Étiez-vous plus proche de ce rôle que de Django?
R Pour être sincère, j'étais plus proche d'Abdel. Pour Django, j'avais un chemin à faire qui était beaucoup plus long. Pour moi, Django, c'était presque un personnage de théâtre, un concentré de vie et de contradictions qui est lui-même une forme de personnage de fiction. [...] On a vécu quelque chose sur le tournage. Moi, je fais beaucoup ce métier pour le temps de vie tout autant que le résultat. Je regarde peu en arrière, de manière générale.
Q Justement, qu'aimez-vous dans le fait d'interpréter des personnages? 
R Je pense que mon moteur, c'est beaucoup la curiosité. La chance que j'ai de vivre en instantané des explorations assez poussées dans des médiums très différents. C'est presque comme si j'avais la chance de vivre plusieurs vies. Et puis, j'aime bien avoir toujours un nouveau défi à me mettre sous la dent.
Django prend l'affiche le 7 juillet.