Même si Détroit revient sur des événements survenus il y a un demi-siècle, un des sujets principaux du film (la violence contre les Noirs aux États-Unis) est toujours terriblement d'actualité.

Peur et révolte à Detroit

CRITIQUE / Cinquante ans. C'était hier quand on regarde ce qui se passe aujourd'hui aux États-Unis. Ce qui fait de Detroit un percutant long métrage d'une honnêteté brutale, terriblement d'actualité, même s'il revient sur les émeutes qui ont secoué la Ville de l'automobile en 1967. Un film courageux, aussi. Parce qu'il expose à visière relevée, tout en prenant certaines libertés, les meurtres racistes commis par des policiers dans un des chapitres les plus noirs de l'histoire contemporaine. Un très grand film qui risque de mettre le feu dans la poudrière des divisions raciales.
Detroit s'inspire des évènements infâmes qui se sont déroulés au motel Algiers durant la nuit du 25 au 26 juillet 1967. Trois adolescents noirs y sont tués et neuf autres, dont deux jeunes femmes blanches, y sont sévèrement battus et humiliés par les membres d'un détachement antiémeute qui comprend des policiers municipaux et de l'État, des membres de la Garde nationale et Melvin Dismukes, un agent de sécurité noir (John Bogeya).
Mais avant, Kathryn Bigelow et son scénariste Mark Boal, le duo derrière les puissants Démineur (2009, six Oscars) et Opération avant l'aube (2012), prennent soin de situer le contexte historique - le feu couvait - et de nous faire vivre les émeutes de la 12e Rue. La révolte débute après une descente des policiers blancs, réputés pour leur agressivité, dans un club privé fréquenté par des Noirs.
Ce qui sert de mise en place aux nombreux protagonistes pour guider le spectateur jusqu'au motel Algiers. Le drame de moeurs s'y déroule ensuite dans un puissant et viscéral huis clos, un microcosme où les victimes sont confrontées à un trio des forces de l'ordre particulièrement vicieux. En particulier l'agent Krauss, un jeune blanc-bec raciste en plein trip de pouvoir - Will Poulter (Le revenant d'Iñárritu) est particulièrement odieux avec son petit sourire arrogant. C'est dire à quel point il est bon...
Detroit est principalement vu à travers les yeux de Dismukes, coincé entre les forces de l'ordre et les «suspects» qui le traitent d'Oncle Tom (de vendu), et ceux de Larry Reed (Algee Smith), un chanteur de soul à la Motown qui se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment. Deux points de vue divergents, qui illustrent la diversité des expériences, tout en simplifiant la narration de ce film aux protagonistes multiples.
Un bon travail de Boal, bien mis en scène par la réalisation classique, mais terrible efficace de Bigelow. Alternant les plans serrés et les plus larges en mouvement, la cinéaste distille une tension presque insoutenable, confrontant le spectateur avec des regards qui sondent son âme.
Un film de cette puissance ne vient pas sans failles - c'est le propre d'une grande oeuvre. La description du trio de policiers blancs au milieu de cette terrible histoire de torture manque de nuances. Que Mark Boal a essayé d'atténuer avec de courtes vignettes de flics décents et humains.
Il peut aussi sembler étrange que dans ce récit d'une révolte inéluctable des noirs face à leurs oppresseurs, ceux-ci soient acculés à la passivité lorsqu'ils subissent les foudres de l'autorité. Mais il ne faut pas juger avec nos lunettes actuelles. Ces pauvres jeunes étaient certainement terrorisés par cette brutalité sauvage et songeaient d'abord et avant tout à survivre à la nuit.
N'empêche. Detroit a beau revisiter le passé, il est fortement ancré dans le temps présent. Le duo de créateurs avait assurément en tête Black Lives Matter, le mouvement militant afro-américain qui se mobilise contre la violence ainsi que le racisme systémique depuis 2012. Ce film est l'équivalent d'un coup de pied dans le nid de guêpes étatsunien. Qui devrait aussi susciter un examen de conscience au Canada sur le rapport de la majorité blanche avec ses minorités.
Il sera intéressant de voir si Detroit sera de la course aux Oscars en raison de son approche résolument politique. La chose importe toutefois peu. Bigelow et Boal nous plongent au coeur d'une nuit d'enfer, bousculant notre torpeur en cherchant à nous choquer - dans tous les sens du terme. Et ça marche. Tout en se terminant avec un magnifique gospel, en signe d'apaisement.
Bravo!
***
Au générique
Cote : ****
Titre : Detroit
Genre : Drame de moeurs
Réalisatrice : Kathryn Bigelow
Acteurs : John Boyega, Will Poulter, Algee Smith
Classement : 13 ans +
Durée : 2 h 23
On aime : Le drame percutant. Les liens avec l'Amérique d'aujourd'hui. Le courage de la réalisatrice et de son scénariste.
On n'aime pas : Un portrait manichéen des policiers.