Paul Ahmarani, inoubliable interprète des premiers longs métrages de Philippe Falardeau (La moitié gauche du frigo et Congorama), carbure à la passion et à la «puissance d'une oeuvre signifiante».

Paul Ahmarani: raison passion

Paul Ahmarani se souvient très bien de l'effarement ressenti lorsqu'il a feuilleté le scénario du Cyclotron et ses quelque 70 répliques en allemand. En camping avec ses jumelles, il descendait sur le bord de l'eau à l'aube pour les mémoriser. Le lendemain, l'acteur constatait que ses efforts étaient vains. «J'en faisais des crises d'anxiété.»
Assis dans un resto avec le froid hivernal repoussé à l'extérieur, tout ça semble bien loin. Ahmarani, chandail bleu et tuque noire, «speedé par deux cafés», a réussi à se glisser dans la peau de König, un «opportuniste et ambitieux» savant allemand qui s'est mis au service du Reich dans la course à la fabrication de la première bombe atomique. Un rôle de méchant qu'il investit avec son remarquable talent habituel dans l'étonnant suspense historique de l'iconoclaste Olivier Asselin.
Au théâtre et à la télé
L'acteur de 44 ans s'est fait rare au cinéma depuis Le capitalisme sentimental (2008) du même Asselin, lui fait-on remarquer. «Tu peux l'écrire! J'ai fait énormément de théâtre et un peu de télé [Unité 9, entre autres]. Pas parce que je ne voulais plus jouer au cinéma : les rôles n'étaient pas là...» Pourquoi pas les États-Unis? «C'est ce que mon père me dit.» Même s'il est parfaitement bilingue, «j'ai un accent gros comme le bras».
Il s'est consolé en tournant des courts «pour le fun», mais aussi pour aider («ça fait partie de mes valeurs») et découvrir de nouveaux talents : «Je me nourris des expériences.» L'inoubliable interprète des premiers longs métrages de Philippe Falardeau (La moitié gauche du frigo, Congorama) carbure à la passion et à la «puissance d'une oeuvre signifiante». Il est aussi motivé par l'occasion de se renouveler. Dans le milieu du cinéma québécois, ce n'est pas toujours évident.
Il avoue avoir songé à l'exil en France - il y avait même un agent. Mais «j'avais des contrats. Puis j'ai eu les enfants». Qui sont «très proches de leur père». Peut-être plus tard quand «elles seront grandes». Méchant «acte de foi», reconnaît-il, que de tout plaquer pendant six mois, un an, pour tenter sa chance. Sans garantie.
On le sent plus ou moins convaincu, de toute façon. Attiré sur le plan philosophique et artistique, il ne se reconnaît pas beaucoup d'affinités avec «le mode de vie». Il n'est pas seul, fait-il valoir : presque la moitié de ses voisins montréalais sont des Français qui ont fui le snobisme, la dureté et la morosité ambiante de l'Hexagone.
Unique
La possibilité de retrouver Olivier Asselin l'a donc enchanté. D'autant que «c'est participer à une oeuvre qui est hors du temps et des modes, quelque chose qui est complètement unique dans le paysage québécois, dans le paysage cinématographique, point!»
Et il y a aussi le fait que Paul Ahmarani adore l'histoire : «Je trouve ça très instructif sur notre monde d'aujourd'hui. Et je pense que je ne suis pas le seul. Si on veut tant enlever les cours d'histoire, c'est bien parce que ça forme des gens à être conscients.»
Dans <i>Le cyclotron</i>, Paul Ahmarani se glisse dans la peau de König, un «opportuniste et ambitieux» savant allemand qui s'est mis au service du Reich dans la course à la fabrication de la première bombe atomique.
Donc, «me faire proposer un scénario où on revisite l'histoire d'une façon ludique tout en la traficotant, ça me charme au plus haut point», explique-t-il en soulignant que presque tout le récit repose sur des faits avérés. «Tout en incorporant des éléments de science-fiction par l'entremise de la physique quantique... Écoute, je trouvais ça tellement audacieux et intelligent. C'est sûr que tu acceptes», dit-il en soulignant la sensibilité esthétique de son réalisateur. «Je me sens privilégié.»
Tout pour Hollywood
De telles chances sont rares, constate l'acteur. La grande majorité de nos écrans appartiennent à Hollywood et les gouvernements s'en soucient très peu. «Ça n'a aucun bon sens. Les gouvernements ne mettent pas leurs culottes. La culture, ce n'est pas comme une autre industrie. Elle n'a pas les mêmes impératifs - c'est l'âme d'un peuple. Il faut qu'il y ait une politique du cinéma national.»
Heureusement, il semble que Paul Ahmarani a retrouvé son mojo cinématographique. Il vient tout juste de tourner Chien de garde, premier long de Sophie Dupuis, avec Jean-Simon Leduc et Maude Guérin. Il campe un propriétaire de taverne qui a des accointances avec les motards. «J'étais très content, d'autant que je l'ai eu par audition.» Un autre tournage l'attend au printemps «avec un réalisateur que j'admire». Tenu au secret, on n'en saura pas plus.
Ses contrats au théâtre, et à la télé, courent jusqu'en 2018. Mais n'en doutez pas, il y aura toujours de la place pour un tournage. «J'aime jouer. Et j'aime me lever le matin pour aller sur un plateau.»
La liberté de l'artiste selon Olivier Asselin
Le réalisateur Olivier Asselin et l'acteur Paul Ahmarani. Les deux hommes avaient travaillé ensemble sur le film <i>Le capitalisme sentimental </i>(2008).
À première vue, Olivier Asselin, cheveux gris sagement coupés, lunettes acier, yeux bleus perçants et chemise assortie, a plus l'air du prof d'université - qu'il est - que du réalisateur iconoclaste - qu'il est aussi, beaucoup moins souvent. 
L'artiste tourne peu. Mais chaque fois, il s'éclate. 
Ses films se démarquent par leur liberté artistique et leur originalité. Le cyclotron ne fait pas exception. Imaginez : un long métrage québécois qui déroule dans l'Allemagne nazie, mélange de suspense, de film de guerre et de science-fiction!
S'il n'en tenait qu'à lui, Olivier Asselin (Le siège de l'âme) tournerait plus. Le financement ardu est le principal frein à sa créativité, dit-il en entrevue. Il ne se plaint pas : «Je suis content d'avoir pu produire tous mes films.»
Démarche paradoxale
Et il ne chôme pas. En plus de ses quatre longs métrages, le cinéaste réalise vidéos et projets plus expérimentaux. Dont son dada, le cinéma en réalité virtuelle dans l'espace réel. Il tourne, à Shawinigan, une adaptation en 10 scènes du gothique Château des Carpathes (1892) du visionnaire Jules Verne. Il planche aussi sur une très libre adaptation de L'Ève future, roman français de 1886 qui fut un des premiers à imaginer un androïde féminin.
Des exemples qui illustrent bien le paradoxe de la démarche, très tournée vers le futur sur le plan technique, mais revisitant sans cesse le passé - il confesse une fascination pour le cinéma des premiers temps. «Je suis un peu historien. Pour comprendre le présent, c'est un détour intéressant.»
Pour Le cyclotron, sa compagne Lucille Fluet et lui sont repassés par la montée en puissance d'Adolf Hitler. À cette époque, la communauté scientifique internationale planche unie sur l'aspect révolutionnaire de la théorie de la relativité et de la mécanique quantique. Avec les nazis, «tout d'un coup, les scientifiques désintéressés sont saisis par le politique. Ils sont comme tout le monde». Plusieurs s'exilent, mais une minorité reste pour travailler à la conception d'une bombe atomique allemande.
Recherches méticuleuses
Le couple a effectué un méticuleux travail de recherche - presque tout le film est basé sur des faits réels. Même l'intrigue - une espionne alliée (Lucille Fluet) doit retrouver et exécuter un scientifique allemand qui a la clé de la bombe - est inspirée de la réalité. À savoir un scientifique américain qui a assisté à une conférence de Werner Heisenberg en 1944, en Suisse, afin de déterminer les avancées allemandes. Si la bombe était imminente, il était chargé de le tuer... 
Ce canevas a permis à Asselin de s'amuser. Se basant sur la possibilité des univers parallèles de la mécanique quantique, il a imaginé un scénario à l'avenant (qui a des parentés avec Mondes possibles [2000] de Robert Lepage). Et créé un univers esthétique, en majorité en noir et blanc, inspiré de l'expressionnisme allemand et, surtout, du film noir américain des années 50.
«Si j'avais fait le film avec des connotations historiques contemporaines, ça n'aurait pas marché. Il me fallait accéder à l'étrangeté du passé. Et c'est un peu de la science-fiction rétrospective.» N'empêche, il est bien moderne, notamment par son utilisation, tout au long, de la caméra à l'épaule. «Ça donne un sentiment d'étrangeté qui confère l'impression que le film est comme un rêve.»
«C'est important de s'ouvrir un espace de liberté quand on tourne. Il y a toujours une grande possibilité d'invention.» Le fascinant cinéaste avoue d'ailleurs avoir réinventé Le cyclotron au montage. Il considère néanmoins qu'il s'agit de son oeuvre «qui me semble avoir la plus grande unité esthétique».
La plus surprenante aussi. Ce qui n'est pas peu dire.  
Le cyclotron prend l'affiche le 10 février.