Yvan Attal et Camélia Jordana, César du meilleur espoir 2018, pendant le tournage de Brio

Pas de tabous pour Yvan Attal

PARIS — Jusqu’à quel point le lieu de notre naissance, et encore plus l’environnement socioéconomique de nos parents, conditionnent-ils notre avenir? Est-ce qu’une enfant de la banlieue pauvre d’une grande ville a autant de chances qu’un fils de riche? Des questions abordées plus d’une fois au cinéma, mais auxquelles Yvan Attal a réussi à faire un pied de nez au politiquement correct dans Le brio, qui aborde aussi de front le racisme, la transmission et la tolérance.

«On ne peut plus parler de rien sans être accusé de tous les maux du monde. C’est un problème, le politiquement correct. Ça s’exprime sur tous les sujets. Il y a une façon de penser, et si on ne s’inscrit pas dans cette façon de penser et de s’exprimer, on est un fasciste, un antiféministe. Ça devient délirant», s’enflamme Yvan Attal.

La dernière fois qu’on a rencontré Attal, l’acteur et réalisateur de 53 ans était maussade. Son très mauvais film Do Not Disturb (2012) s’était fait massacrer par la critique et boudé par le public. Cette fois, le brun ténébreux était nettement de meilleure humeur. Sa comédie sociale a reçu un bel accueil, notamment pour le duo explosif que compose le vétéran Daniel Auteuil et Camélia Jordana, César du meilleur espoir 2018.

Le brio tourne autour de Neïla (Jordana), qui rêve de devenir avocate. Dès son entrée à l’université, la jeune femme est confrontée à Pierre Mazard (Auteuil), prof provocateur aux idées bien arrêtées. Après un affrontement, ils devront travailler de concert pour préparer l’étudiante à participer à un prestigieux concours d’éloquence.

La rencontre entre les deux acteurs a agi comme un effet miroir, estime le réalisateur. «Ce qui se jouait entre eux est un peu ce qui se jouait entre les personnages. Les choses se sont passées naturellement.»

Le récit a, en partie, des racines autobiographiques, confie Attal. «J’ai grandi dans une famille où on ne m’a pas donné des livres à lire, dans une banlieue parisienne… Rien ne me prédestinait à écrire des films, à devenir acteur. Ce n’était pas mon milieu du tout. C’était de cet antidéterminisme que j’avais le goût de parler. On a le droit de bouger, de voir le monde, mais ça demande des efforts. Aujourd’hui, dans [un monde] où les gens se plaignent de beaucoup de choses, c’est un peu facile de brandir la carte de victime tout le temps.

Le brio tourne autour de Neïla (Cécilia Jordana), qui est confrontée à un prof aux idées bien arrêtées (Daniel Auteuil).

«Je suis la preuve, et il y a mille exemples de gens qui ont changé de niveau en profitant de ce que le France a de meilleur. C’est un film un peu chauvin aussi à propos d’un pays formidable où il y a un héritage et un patrimoine culturels qui sont à la disposition de tous.»

Reste que le chemin est loin d’être tracé pour une jeune arabe musulmane dans le contexte actuel. Surtout si elle doit affronter des gens comme ce prof blanc avec un petit côté fascisant. «Je ne me suis jamais dit qu’il était raciste. Parce que j’ai affaire à un personnage intelligent, un provocateur. […] J’ai vu quelqu’un qui mange tout seul, qui vit tout seul, qui, forcément, est tordu. On finit par découvrir ses qualités humaines, qu’il a été charmé par cette fille et qu’il ne lui a jamais dit de renoncer à qui elle était. Elle a hérité de son savoir tout en restant elle-même.»

Évidemment, avec un long métrage en milieu universitaire, les comparaisons avec Le destin de Will Hunting (1997) de Van Sant et La société des poètes disparus (1989) de Peter Weir sont inévitables. Or, le cinéaste a plutôt revu… Le réseau social (2010) de Fincher! Pour voir comment un réalisateur qu’il admire avait pu mettre en scène un film «très verbeux». «Il faut rester concentré sur l’histoire, raconter ça plutôt que penser aux mouvements de caméra. Le réseau social m’a décomplexé.»

Avec femme et enfants
L’homme de cinéma planche en ce moment sur l’adaptation de Mon chien stupide, de John Fante. Très discret sur sa vie privée, Attal a quand même révélé qu’il envisageait de tourner ce film avec sa femme, Charlotte Gainsbourg, et leurs trois enfants. Le couple a d’ailleurs tourné trois fois ensemble avec Attal derrière la caméra, dont deux longs métrages qui évoquaient leur vie commune: Ma femme est une actrice (2001) et Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants (2004).

Pas cette fois puisque Mon chien stupide traite d’un auteur raté qui ne supporte plus sa famille…

«Je reviendrai à un sujet similaire [au Brio] ensuite», confie-t-il. Yvan Attal veut écrire sur l’anomalie — très rare — de jumeaux de peau différente, l’un blanc et l’autre noir. «Je vais essayer d’écrire sur ce que c’est d’avoir la même éducation, le même amour et la même origine sociale et, pourtant, la couleur de peau fait encore la différence.»

Aucun tabou ne lui résiste…

Le brio prend l’affiche le 23 mars. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.