Mylène Mackay incarne avec un aplomb remarquable le personnage démultiplié de Nelly. Son jeu passe des débordements explosifs au détachement en passant par une sensualité exacerbée.

Nelly: tout me tue ***1/2

CRITIQUE / Anne Émond disait, en entrevue, que tourner Nelly était «casse-gueule». La réalisatrice québécoise ne s'est pas plantée pour autant. Son très attendu long métrage, librement inspiré de la vie d'Isabelle Fortier et de l'oeuvre de Nelly Arcan, peint un tableau éclaté des multiples visages de l'auteure de Putain et de Folle, incarnée avec beaucoup de courage par Mylène Mackay.
L'histoire de la flamboyante jeune femme est tristement célèbre. Isabelle Fortier publie, en 2001, sous le nom de plume Nelly Arcan, Putain, premier roman d'autofiction qui connaît un succès monstre au Québec et en France. Le lecteur y découvre, dans un récit très cru, son expérience d'escorte pendant ses études en littérature. Sa carrière en dents de scie, celle d'une femme paradoxale et provocatrice, mais aussi douée et d'une vive intelligence, s'éteint brutalement alors qu'elle se donne la mort le 24 septembre 2009, à 36 ans.
Pour en témoigner, la réalisatrice a choisi de présenter, dans le désordre et par fragments, les multiples personnalités de l'excessive Nelly (l'escorte, l'auteure, la vamp, l'amoureuse, la toxicomane). Réalité, fiction, fantasmes et illusions s'y télescopent en un récit kaléidoscopique et mélancolique un brin déroutant, mais stimulant.
Mylène Mackay (Endorphine, Embrasse-moi comme tu m'aimes) incarne avec un aplomb remarquable ce personnage démultiplié. Son jeu passe sans coup férir des débordements explosifs au détachement en passant par une sensualité exacerbée. Présente dans chacun des plans ou presque, l'actrice de 29 ans porte Nelly sur ses épaules. Elle sera sans aucun doute nommée aux prochains Iris (ex-Jutra).
Anne Émond (Nuit #1, Les êtres chers), en délaissant la formule éculée du drame biographique, a voulu explorer les différents thèmes qui traversent les écrits de Nelly Arcan (pulsions autodestructrices, mal-être, besoin maladif d'être aimée et reconnue, rapport au corps, peur de vieillir, etc.). Ceux-ci sont souvent mis en exergue par une citation en voix hors champ (la terrible «En dehors de l'écriture, je ne suis rien» résume tout).
Miroirs et vanité
Autre belle trouvaille de cette mise en scène attentive et très solide, l'utilisation des miroirs et des reflets. Ils sont autant une allusion à la vanité de Nelly que l'illustration de sa personnalité démultipliée, de son angoisse perpétuelle et de sa quête incessante du regard des autres.
La réalisatrice fait preuve d'une belle retenue dans les scènes de sexe, jamais racoleuses. Certaines exposent même, sans fard, la cruelle brutalité de clients violents. N'empêche que l'ensemble de celles-ci, même si elles sont partie intégrante des multiples facettes d'Isabelle/Nelly, finit par être répétitif et, finalement, assez anecdotique. La scène où Nelly tente de séduire son psy en lui racontant une histoire salace, où Mylène Mackay s'y révèle troublante de sensualité perverse, est cent fois plus révélatrice.
Même pudeur pour la mort de Nelly, suggérée plutôt que montrée. On ne peut qu'être d'accord avec l'approche même si elle démontre, paradoxalement, qu'Anne Émond a trop souvent le pied sur le frein. Certaines scènes, comme l'hypnotisante danse à la Marilyn Monroe, témoignent de la démesure du personnage sans que le film réussisse tout au long à en démontrer l'ampleur. 
Malgré tout, Anne Émond a fait preuve autant de rigueur, en refusant le sensationnalisme, que de liberté artistique dans l'appropriation respectueuse de son sujet. Mais elle s'est surtout refusée à émettre des hypothèses à cinq cennes sur le mal de vivre et le désespoir insondable d'Isabelle Fortier. Ce qui place le spectateur dans une position inconfortable à la sortie du long métrage : le film prend aux tripes. Et c'est tant mieux ainsi. Nelly force la réflexion et l'empathie.
Au générique
Cote : *** 1/2
Titre : Nelly
Genre : drame
Réalisatrice : Anne Émond
Acteurs : Mylène Mackay, Mickael Gouin et Mylia Corbeil-Gauvreau
Classement : 16 ans et plus
Durée : 1h39
On aime : la structure non linéaire, l'empathie, les compositions de Mylène Mackay
On n'aime pas : un aspect répétitif, un peu trop de sagesse