L'Argentin Nahuel Pérez Biscayart révèle une autre facette de son talent dans Au revoir là-haut.

Nahuel Pérez Biscayart, le nomade chic

Nahuel Pérez Biscayart a vécu une véritable consécration en 2017. Le frêle acteur a d’abord marqué les esprits en interprétant un homme consumé par la rage alors qu’il se meurt du sida dans 120 battements par minute de Robin Campillo. Puis il révèle encore plus l’étendue de son talent dans la peau d’un mystérieux homme masqué dans Au revoir là-haut d’Albert Dupontel. Le Soleil a pu s’entretenir avec le brillant et talentueux Argentin de 31 ans lors de son passage au Québec.

Q Vous aviez déjà une carrière dans votre pays lorsque vous avez tourné Au fond des bois (Benoît Jacquot, 2010). Pensiez-vous que c’était le début d’une carrière en France?

Pas du tout: je ne parlais pas français à l’époque, j’ai appris les répliques par phonétique. C’était vraiment une expérience extraordinaire. Mais comme je devais parler un patois inventé pour le film, mon accent était parfait. J’ai pris ce rôle comme un moment unique. Après, je suis retourné en Argentine, j’ai tourné des films, puis en Espagne et un peu partout. Lors de la sortie du film, je suis resté trois mois à Paris. J’étais assez emballé parce que j’avais appris l’anglais assez facilement et je voulais apprendre une autre langue. Mais ce n’était pas pour m’établir en France. 

Q Est-ce que vous êtes retourné vivre en Argentine?

R Non, pas vraiment (rires). Je vis entre nulle part et partout depuis cinq ans. Je tourne dans différents pays. Pour l’instant, j’ai des valises à Buenos Aires et à Paris. J’ai pas de chez-moi. C’est une manière d’être nomade assez chic. La production des films me fournit des apparts qui sont bien. Entre deux tournages, ça m’arrive de partir en voyage pour aller explorer d’autres pays. Je ne sais pas ce qui va se passer après.

Q Il y a trois ans, vous étiez au cœur d’un bien étrange triangle amoureux dans Je suis à toi de David Lambert. Est-ce que vous connaissiez la Québécoise Monia Chokri, votre partenaire de jeu?

R Une des raisons pour laquelle je voulais faire ce film, c’était Monia, que j’aime beaucoup. Ça s’est très bien passé et on s’est bien entendus. On est devenus très proches. L’expérience du tournage a été vraiment très enrichissante.

Q Malgré tout, c’est 120 battements par minute qui vous a vraiment mis sur la carte. À quel point le rôle de Sean a été marquant?

Ça a été un rôle très difficile à incarner et une expérience physique qui m’a beaucoup demandé. C’est ce genre de tournage où il faut faire attention, car on risque notre santé. Ça m’a transformé. Pas seulement en tant que comédien, mais aussi en tant que personne. C’était une expérience humaine très forte. C’est assez rare. Je pense que c’est aussi un personnage qui marque beaucoup, un héros très spécial qui se bat pour sa vie d’une façon presque virulente, mais le film nous donne accès à son intimité. C’était très intense. Comme si on avait tourné deux, trois films dans le même film. Les liens de l’équipe étaient très forts.

Q Édouard Péricourt, dans Au revoir là-haut, représentait un défi d’un tout autre ordre, celui d’un rôle presque muet pour ce soldat défiguré par une bombe. C’est ce qui vous intéressait?

Je joue masqué presque tout le temps, c’est anti-acteur. Mais j’avais ce rêve de jouer masqué au théâtre ou dans un film. Et là, je lis ce scénario et je me dis : ‘‘C’est incroyable. C’est une chance que j’aurai une fois dans ma vie.’’ J’aime beaucoup le caractère avant-gardiste du personnage aussi. Le fait d’être masqué m’a permis d’explorer ailleurs, voir ce qui se passait avec mon corps, mes yeux… Ça a vraiment demandé beaucoup de travail atypique sur la parole, les émotions… C’était une année très physique, en fait. Les deux rôles ont beaucoup demandé à mon corps pour les incarner.


Le fait d’être masqué m’a permis d’explorer ailleurs, voir ce qui se passait avec mon corps, mes yeux…
Nahuel Pérez Biscayart, qui porte presque toujours un masque dans Au revoir là-haut

Q Ce sont aussi deux acteurs de changement, l’un pour les victimes du sida, l’autre pour les victimes de la guerre (celle de 14-18) …

R Oui. Ce sont des victimes qui s’engagent pour changer les choses. Édouard a le droit de tout faire après que la guerre lui a détruit la gueule. Les survivants qui reviennent de la guerre n’ont aucune place dans la société. C’est honteux. On voit ça en Argentine avec les vétérans de la guerre de Malouines. Le taux de suicide est très élevé. On fracasse les gens en les envoyant à la mort. S’ils survivent, on les a détruits et, en plus, on ne s’en occupe pas. Pourquoi? Parce que les survivants racontent les horreurs de la guerre. Et ce sont les plus pauvres et les plus démunis qu’on envoie.

Q Avec ces deux films et le tournage de Si tu voyais son cœur de Joan Chemla, 2017 aura été très chargée. Est-ce la même chose pour 2018?

Je lis plein de scénarios, mais rien n’est confirmé. Je n’aime pas travailler dans des choses que ne me plaisent pas, qui ne m’interpellent pas. 

Q Qu’est-ce qui guide vos choix, alors?

C’est très compliqué (rires). Là, je sens que je suis revenu à ma manière de lire et de réagir que j’avais à 17 ans. Une manière très instinctive, très immédiate… Je lis, je réagis. Mais ce n’est pas que le scénario qui me fait choisir. Je parle avec les réalisateurs et j’essaie de voir si c’est un projet qui leur parle beaucoup. J’essaie de travailler dans des films qui sont nécessaires pour les gens qui les font. Je ne dis pas ça parce que je suis prétentieux. Je ne suis pas un si bon comédien pour jouer dans tous les films. J’ai besoin d’être entouré de gens inspirants qui me poussent à être créatif. Je préfère rater des choses qui peuvent être bien que de plonger dans des films qui vont me faire souffrir.

Au revoir là-haut prend l’affiche le 22 décembre.