Louis Garrel joue le cinéaste Jean-Luc Godard dans «Le redoutable».

Michel Hazanavicius s’attaque au redoutable Godard

PARIS — Michel Hazanavicius a eu les bleus après l’échec retentissant de «The Search» (2014). Puis, il lit «Un an après», l’autobiographie d’Anne Wiazemsky sur sa relation amoureuse avec Jean-Luc Godard. En 1967, la jeune actrice tourne «La Chinoise» avec son mari le célèbre réalisateur, de 17 ans son aîné. La sortie est un échec cuisant, ce qui déclenche chez Godard une profonde remise en question. Hazanavicius s’y est assez reconnu pour décider d’en rire avec sa comédie «Le redoutable».

Q Pourquoi raconter cette histoire?

R J’ai été très touché par ces personnages et leur histoire d’amour. Les deux ont du charme. Godard, malgré ses côtés insupportables, a du charisme. Il est brillant malgré tout. Vous n’avez pas un gentil et un méchant, mais des gens qui se déchirent de manière assez tragique. Les deux veulent s’aimer, mais ils s’aiment mal. Après, il y avait le contexte: Mai 68, que je n’avais jamais vu au cinéma raconté comme ça, cette fougue, cette joie. Je suis né en mars 1967. J’avais un an, j’ai l’impression que c’était mon berceau tout ça. Cette intelligentsia parisienne qui se radicalise et qui devient très manichéenne, c’est quelque chose que je ressens ici, à Paris, dans notre société. De manière plus anecdotique, ce récit d’un réalisateur qui pensait faire un film qui allait marquer l’histoire et qui est mauvais, méprisé, l’état dans lequel ça le plonge, il y avait un écho avec ce que je venais de vivre avec The Search, qui est complètement tombé à plat. Je sentais que c’était un espace que je pouvais investir.

Q Est-ce qu’Anne Wiazemsky, qui est décédée en octobre 2017, a eu le temps de voir le film?

R Oui, elle était une des premières à l’avoir vu. Je trouvais ça normal puisque je me suis adapté à son point de vue à elle. Elle a été très émue par le film. Elle a absolument reconnu le Godard qu’elle a connu, du moins qu’elle se souvient.

Q Et Godard, lui? À la conférence de presse à Cannes, où le film était en compétition, vous disiez vous attendre à un commentaire déplaisant de sa part.

R Commentaire qui n’est pas venu. Je ne sais pas s’il s’en fout ou si c’est de l’indifférence volontaire. Mais, vous savez, ça fait longtemps qu’il s’est retiré de la vie sociale. C’est un solitaire. Je pense que Le redoutable raconte cette fracture qui se cristallise dans sa vie.

Q Dans le film, vous dépeignez un Godard qui prône l’émancipation de la femme, mais qui est très réactionnaire dans sa façon d’aimer Anne Wiazemsky. Est-ce que ça vous a frappé?

R Bien sûr. Mais il est les deux en même temps. Il fallait toutefois que je trouve une façon de garder l’empathie du spectateur jusqu’à la fin. Il est destructeur, mais il est lui-même sa victime: il avait tout entre les mains et il est en train de détruire sa vie. C’est un être de paradoxes. Il est réellement progressiste. Mais, en même temps, il est né en 1930 dans une famille très riche, calviniste. Il a en lui des réflexes de grande bourgeoisie. Il voudrait faire la révolution, certes, mais avec sa femme à ses côtés: il a un côté très possessif. Mais ces paradoxes-là en font un personnage qui est traversé par des conflits et des dynamiques tout le temps. Il a un tempérament qui commence par détruire et puis voir comment on va avancer sur les ruines. Là-dessus vient se greffer la crise de la quarantaine et la crise d’un créateur qui se retrouve à la fin d’un cycle. Et il ne sait pas quoi faire. Quand il est arrivé, il était révolutionnaire sur le plan artistique. Mais sept, huit ans après, cette manière de faire est routinière. Il faut qu’il commence par détruire tout ce qu’il a été. L’accumulation des états de crise fait qu’il va beaucoup trop loin.


« Il est destructeur, mais il est lui-même sa victime »
Michel Hazanavicius à propos de Godard

Q Avant de lire ce livre, quel était votre rapport à Godard?

R Comme tout le monde qui s’intéresse au cinéma, un respect presque obligé. J’avais un rapport très classique. J’avais beaucoup d’affection pour les films des années 1960, en gros jusqu’à La Chinoise. C’est séduisant, brillant, d’une certaine manière très accessible. Après, j’ai un rapport double. D’un côté, je suis moins sensible à sa démarche, le déplacement du cinéma, la recherche sur le langage… De l’autre, j’ai beaucoup d’admiration pour cette démarche, sa capacité de surnager dans le milieu du cinéma avec celle-ci, c’est totalement unique. Mais j’y vois plus un artiste qui est entre le cinéma et l’art contemporain.

Q Est-ce que vous avez choisi Louis Garrel dès le départ pour incarner Godard?

R Oui, je l’avais entendu imiter Godard dans une émission de radio. Il peut d’ailleurs le faire beaucoup mieux que ce qu’il fait dans le film. Au départ, il ne voulait pas singer Godard. Moi, je trouvais qu’il fallait qu’il y ait des signes auxquels le spectateur puisse se raccrocher. On a longtemps discuté, puis on est tombé d’accord sur un entre-deux. Il donne des signes, mais sans pousser à fond. Si vous faites une imitation, ce sera une imitation d’un Godard, que tout le monde connaît. On a fait quelque chose de moins marqué, plus ouvert aux différentes situations [dans le film].

Le redoutable prend l’affiche le 11 mai. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.