Le coeur en braille, de Michel Boujenah, est l'histoire d'une alliance entre une violoncelliste prodige qui perd la vue et son camarade de classe dissipé.

Michel Boujenah et la petite musique des sentiments

PARIS / Au Québec, qu'il «adore», on connaît bien Michel Boujenah l'humoriste. Le cinéaste, beaucoup moins. Il a pourtant réalisé en partie son premier film ici, avec l'immense Philippe Noiret : Père et fils (2003).
L'enfance et les liens filiaux sont encore à l'avant-plan de son troisième. Le coeur en braille, histoire d'une surprenante alliance entre une violoncelliste prodige qui perd la vue et son camarade dissipé, a été reçu tièdement. 
La critique n'a pas aimé l'étalage de bons sentiments. Boujenah hausse les épaules : «Je le prends comme un compliment.» Entretien à coeur ouvert avec un «contemplatif» qui a beaucoup de choses à dire...
Q Dans Trois amis (2007), vous avez donné à Noiret un de ses derniers rôles. Est-ce qu'il vous habite encore?
R C'était un homme très tendre, mais c'était un ours! On est devenus proches, mais ça a demandé beaucoup de temps. On ne s'est jamais quittés. Il fait partie de mon histoire. J'ai toujours dit qu'il sera dans tous mes films. Il y est dans Le coeur en braille. À un moment, il y a sa voix. 
Q C'est Pascal Elbé, qui joue un des deux pères du film, qui vous a envoyé le livre de Pascal Ruter, il me semble?
R Oui. Je l'ai lu, pas tout de suite, mais ça m'a vraiment touché. 
Q Qu'est-ce qui vous a touché?
R Des enfants qui donnent des leçons de vie aux adultes. Ce n'est pas un film pour enfants. C'est un film tout court. Avec des enfants. Des individus, jeunes, qui sont capables d'aller au bout de leur rêve. Et parce qu'ils sont capables, ils changent le monde. Dans la mesure où ils changent leurs parents. Le drame, c'est de ne pas avoir de rêve. Peut-être un jour j'écrirai un film sur un homme, ou une femme, qui n'a pas de rêve. Parce que c'est terrible.
Michel Boujenah: «Les artistes n'ont jamais changé le monde. Ceux qui le changent, c'est tout le monde en même temps. Ensemble.»
Q Vous êtes encore habité par le monde de l'enfance, finalement?
R J'espère qu'on l'est tous. C'est horrible quelqu'un qui ne l'est pas. Ça s'appelle comment? Un mort-vivant? On se construit là-dessus. Ça ne veut pas dire qu'il faut être infantile. On me parle souvent des bons sentiments qu'il y a dans mes films. Ça me fait plaisir. Frank Capra [le réalisateur de La vie est belle, 1946], s'il lisait ce qu'on écrit sur les bons sentiments, il se retournerait dans sa tombe. C'est absurde. On fait Monsieur Smith au Sénat [1939] aujourd'hui, il se fait massacrer. Pas par le public, mais par une partie de la critique. [C'est important de] raconter le monde non pas tel qu'il est, mais tel qu'on le rêve. Parce que je sais très bien que le monde n'est pas comme ça. 
Q Alors, qu'est-ce que vous voulez qu'il reste aux spectateurs à la sortie de votre film?
R La première fonction, c'est la récréation. Le plaisir. L'émotion. La première et la dernière. Entre les deux, il y a : c'est pas grave d'avoir un handicap si on a des rêves. Il y a : je vais peut-être mieux écouter mes enfants qui ont peut-être des tas de choses à m'apprendre. Sur la vie, sur ma vie, sur leur vie. J'ai peut-être pas forcément raison quand je dis à mon fils ou à ma fille : «Tais-toi, je suis ton père, je sais ce qui est bien pour toi.» 
Mais d'abord et avant tout, au départ et à l'arrivée, l'émotion. Le plaisir. C'est ça mon métier. Quelle est la différence entre un artiste et un intellectuel? Un intellectuel met toutes ses émotions au service de ses idées. L'artiste, c'est l'inverse. Il ne faut pas me demander d'être autre chose qu'un type qui parle d'émotion. 
Ce n'est pas toujours dans l'air du temps, surtout maintenant, où il y a beaucoup de discours sur l'art qui doit transmettre des messages importants sur la société dans laquelle on vit.  Hélas, cher ami, ceux qui pensent qu'ils vont changer le monde avec des films à message, ils se trompent. Les artistes n'ont jamais changé le monde. Ceux qui le changent, c'est tout le monde en même temps. Ensemble.
Q Sinon?
R Prenez Belin dans les années 20. C'était la capitale du monde artistique. Ils étaient tous conscients, au fil du temps, qu'il y allait avoir un drame. Ce que disait [le réalisateur] Billy Wilder était terrible, mais magnifique. Il disait : «Les optimistes sont à Auschwitz, les pessimistes à Hollywood.» Il avait raison. On ne peut pas dire, aux États-Unis, que les artistes ne sont pas déchaînés contre Trump. Est-ce que ça a changé quelque chose? La question de la position de l'artiste dans la société, c'est d'abord d'amener de l'émotion et du rêve. J'ai été touché par le discours de Meryl Streep aux Golden Globes. Mais regardez l'effet que ça a provoqué... 
C'est vrai que pendant que je montais Le coeur en braille, il y a eu [les attentats du 13 novembre 2015] au Bataclan et tout ça. Je me dis : «Putain»... [Longue pause] Mais il faut continuer à raconter des histoires. Sinon, ils ont gagné. 
Prenez La grande séduction, un des films que j'ai plus aimés ces 10 dernières années. Il est totalement déconnecté du monde. Mais il me fait du bien. 
Par contre, dans mon prochain film, il y aura une longue discussion sur Dieu et la religion. Qui, j'espère, sera drôle.
Q Vous êtes en train d'écrire?
R Oui. Mais comment de temps je vais mettre, je ne sais pas. Je suis très lent (rires). Et contemplatif...
Le coeur en braille prend l'affiche le 3 mars.
Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.