Michael Haneke pendant le tournage de Happy End

Michael Haneke ou la passion du drame

Stupeur à Cannes 2017: pour la première fois depuis La pianiste (2001), Michael Haneke repart les mains vides. Un habitué, le réalisateur autrichien? Tous ses longs métrages y furent présentés sauf un! Avec Happy End, le double palmé d’or était en compétition pour une septième fois… L’artiste de 75 ans a beau avoir ses détracteurs, il y a peu de cinéastes qui ont autant de chefs-d’œuvre à leur palmarès. Si ce drame caustique n’en est pas un, il n’en est pas moins percutant et délicieusement pervers.

Happy End met en scène une famille dysfonctionnelle dont chaque membre a un secret inavouable, du grand-père jusqu’à la petite-fille. Tout le monde fait comme si de rien n’était, ignorant jusqu’aux migrants qui cognent à leur porte. Évidemment, il ne faut pas prendre le titre au pied de la lettre.

Comme d’habitude chez Haneke, son approche et son humour noir cherchent à nous pousser dans nos derniers retranchements. Sa direction d’acteurs est impeccable, ce qui renforce l’impact du propos. Le Soleil en a profité pour en discuter, en français, avec le maître réalisateur lors de son passage, en septembre, au Festival du film de Toronto (TIFF).

Q Vous faites, dans Happy End, une féroce critique des médias sociaux. Quel est votre rapport à ceux-ci?

R Déjà mon deuxième film, Benny’s Video (1992), s’intéressait au thème des médias. Dans toute mon œuvre, les médias ont une certaine importance. Parce que dans notre vie quotidienne, ils ont cette importance. On ne peut pas décrire notre société [occidentale] sans décrire les médias. Ils nous influencent beaucoup. Notre vie quotidienne, dans une certaine mesure, est déterminée par eux.

Q Au fond, était-ce toute la question de l’incommunicabilité que vous vouliez aborder par l’utilisation des médias sociaux par certains de vos personnages?

R Oui. C’est aussi dans les dialogues du film cette incapacité à communiquer. On parle, on parle, mais on ne communique pas. C’est un des thèmes forts de l’art dramatique.

Q Vous l’illustrez en utilisant des plans fixes, parfois longs. Est-ce une façon de créer une distance ou d’être cohérent avec votre signature stylistique?

R Je ne suis pas un réalisateur qui a des idées d’image avant de mettre en scène. J’écris une situation. Après, je réfléchis comment la filmer d’une manière la plus efficace possible pour la scène. Et ça donne l’esthétique de mes films. 

Jean-Louis Trintignant

On s’est très bien entendus sur [le tournage d’Amour]. J’ai eu le goût de continuer et lui aussi. J’ai écrit ce scénario pour que ce soit possible.
Michael Haneke au sujet de Jean-Louis Trintignant

Q Ce qui présuppose une mise en scène qui repose beaucoup sur le jeu des acteurs. En particulier Jean-Louis Trintignant. Il ne tourne plus, sauf avec vous. Comment avez-vous réussi à le convaincre?

R On s’est très bien entendus sur [le tournage d’Amour (2012)]. J’ai eu le goût de continuer et lui aussi. J’ai écrit ce scénario pour que ce soit possible.

Q Est-ce la même chose pour Isabelle Huppert, qui est une actrice récurrente dans vos longs métrages?

R Oui. On s’entend bien, ça rend la vie beaucoup plus facile. Il y a une compréhension mutuelle. Je faisais la même chose avec mes acteurs germanophones [au début de sa carrière à la télévision, puis au cinéma jusqu’en 2000]. J’ai travaillé plusieurs fois avec les mêmes acteurs. C’est plus agréable, mais aussi beaucoup plus efficace. C’est aussi une question d’affinités. Vous pouvez avoir un acteur qui est formidable, mais si vous ne vous entendez pas avec lui ou s’il n’a pas la bonne personnalité pour le personnage qu’il doit jouer, ça ne va pas marcher. Le casting pour un film, c’est hyper important. Il y a deux grandes choses basiques pour la réussite d’un film. Premièrement, un bon scénario. Deuxièmement, une bonne distribution. Si on fait un bon casting, c’est déjà gagné. Vous devez être très bête pour le gâcher.

Isabelle Huppert

On s’entend bien, ça rend la vie beaucoup plus facile. Il y a une compréhension mutuelle.
Michael Haneke au sujet d'Isabelle Huppert

Q Outre les médias, vous abordez le thème récurrent des différences intergénérationnelles. Pourquoi ça vous préoccupe?

R Vous savez la famille, c’est le nœud de notre société, une construction névrotique (rires). La dramaturgie, de l’Antiquité jusqu’à nos jours, se nourrit de ça. On n’a pas besoin de moi pour découvrir ça. Toute notre psychologie est déterminée, en un certain sens, par les circonstances que vous avez vécues dans votre famille quand vous étiez enfant. 

Q Plusieurs vous voyaient repartir avec une troisième Palme d’or, avant la compétition. Ça n’a pas été le cas. Est-ce que ça vous a déçu?

R Non. Je n’ai pas pensé à ça. Pour une troisième Palme d’or, ça doit être un film extraordinaire qui arrive une fois aux 50 ans. Happy End est un film normal. C’est un mur difficile à abattre. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas à me plaindre.

Q Votre prolifique carrière s’étend sur plusieurs décennies. Qu’est-ce qui vous motive encore à tourner de nos jours?

R Je ne sais pas faire autre chose (rires). Ça me fait plaisir. L’art dramatique est le centre de ma vie et le cinéma en est une part essentielle. J’adore ça. 

Happy End prend l’affiche le 26 janvier.