Les documentaristes globe-trotters Mélanier Carrier et Olivier Higgins, originaires de Charlesbourg.

Mélanie Carrier et Olivier Higgins: pour mieux faire tourner la planète

Depuis que le destin les a réunis, adolescents, à l’école secondaire Les Sentiers de Charlesbourg, Mélanie Carrier et Olivier Higgins n’ont cessé de parcourir le vaste monde, poussés par la découverte de l’autre, cet étranger à la fois si loin et si proche. L’arrivée de la quarantaine et de deux enfants dans une vie déjà bien remplie n’a nullement freiné les ardeurs des deux documentaristes globe-trotteurs dans la mise en œuvre de nouveaux projets.

Après avoir «semé plein de graines qui ont poussé en même temps ces dernières années», le temps de la récolte est maintenant venu pour les fondateurs de la boîte de production indépendante Mö Films, implantée à Québec depuis 2010. La confirmation de plusieurs subventions (SODEC, Téléfilm Canada, Conseil des arts et des lettres du Québec, Ville de Québec) leur permet, dans un premier temps, de concrétiser le tournage d’un ambitieux long-métrage documentaire, Ce que le monde porte en soi.

«C’est la première fois qu’on a de vrais moyens [pour faire un film]», lance Mélanie avec enthousiasme. Il faut dire que le couple a vu grand pour cette production qui pose un regard sur la première année scolaire de quatre enfants, dans autant de coins du monde, au Québec, en Palestine, en Haïti et au Népal. Le tournage de ce projet «de très longue haleine» a débuté dans la capitale à la fin août pour un lancement prévu en 2022.

Année charnière

L’entrée à l’école du petit Émile, six ans, a soulevé plusieurs interrogations chez ses deux parents qui ont vu là l’opportunité de saisir sur le vif ce moment si crucial dans la vie d’un enfant. De la même façon que leur documentaire Québékoisie (2014) était né chez eux d’une méconnaissance avouée des réalités autochtones du Québec, le documentaire cherche à répondre à des questionnements sur la façon dont les bambins vivent cette transition dans leur pays respectif.

Les cinéastes Mélanie Carrier et Olivier Higgins caressent de nombreux projets pour leur boîte de production Mö Films, dont un long-métrage documentaire tourné au Québec, en Palestine, en Haïti et au Québec.

«C’est quoi le rôle de l’école? demande Olivier. L’enfant se construit à partir d’un tout, l’école bien sûr, mais il y a aussi la famille, la société qui l’entoure. Petit, je me souviens, je sentais la contrainte d’être pris dans un système où j’étais obligé de faire certaines choses.» L’école est indispensable, certes, poursuit-il, mais l’enfant fait également son apprentissage à travers la vie en société.

D’où l’importance que les enjeux sociaux à chaque endroit s’inscrivent en toile de fond, que ce soit la pauvreté à Haïti ou la pollution au Népal. Aussi chaque enfant sera-t-il filmé non seulement sur les bancs d’école, mais également dans sa famille et dans ses interactions avec les membres de son entourage. «On suit l’enfant, mais on veut aussi entendre le bourdonnement de leur société, qu’il soit politique ou religieux», explique Olivier.

Pendant cette «année charnière», le bambin apprend à lire et à compter, mais aussi «à décoder le monde», enchaîne Mélanie. D’où l’importance de tourner «à hauteur d’enfant» pour mieux saisir la façon dont celui-ci trouve sa place dans un système où la naïveté propre à cet âge doit se concilier avec des horaires serrés et l’imposition de devoirs et de dictées.

Confiance en l’avenir

Pour avoir bourlingué à hue et à dia — randonnée de vélo de 8000 km de la Mongolie à l’Inde, périples d’escalade au Mexique, en Afrique du Sud et en Thaïlande, études universitaires à l’île de La Réunion — Mélanie et Olivier ne se désespèrent pour autant de l’état de la planète.

«On ne pourrait pas faire ce que l’on fait si on ne croyait pas en l’avenir, glisse Mélanie. J’ai des amis qui ont perdu espoir, mais moi, je reste une éternelle optimiste, même si, par moment, je suis catastrophée. Peut-être à cause de nos enfants, je ne peux pas me permettre de baisser les bras. Il y a une prise de conscience collective. Autour de moi, je vois plein de gens qui posent des gestes qu’ils ne posaient pas il y a deux ans.

«Faire des documentaires, conclut-elle, c’est une façon de prendre la parole, de faire réfléchir, de faire de la politique avec un grand P.»

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Séjour troublant au Myanmar

Un autre projet qui tient à cœur à Mélanie Carrier et à Olivier Higgins est le documentaire Errance sans retour, lancé l’an prochain, qui s’intéresse au sort des Rohingyas au Myanmar (ex-Birmanie), victimes d’un génocide dans l’indifférence de la communauté internationale. En septembre, un rapport de l’ONU dressait un constat terrible sur la vie de quelque 600 000 membres de cette communauté musulmane forcés à l’exil.
Olivier s’est rendu au camp de réfugiés Kutupalong, au Bangladesh, en octobre 2018, en compagnie du photographe documentariste Renaud Philippe. La vue de milliers de réfugiés laissés à eux-mêmes dans des conditions pitoyables l’a littéralement bouleversé. «Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi catastrophique», avoue le cinéaste, toujours habité un an plus tard par de douloureux souvenirs.
Se désolant de la grande quantité de matériel laissé en plan à l’issue du tournage, le couple a cherché un débouché parallèle afin de poursuivre leur travail de sensibilisation, d’où l’idée d’une exposition immersive multidisciplinaire sur le drame des Rohingyas, qui tiendra l’affiche pendant un an, à compter du 30 janvier, au Musée national des beaux-arts du Québec. Une façon pour eux de rejoindre le public d’une autre façon.
Des photographies forment bien sûr le cœur de l’exposition, mais y figureront aussi des extraits et ambiances sonores, des témoignages et dessins d’enfants, sans oublier une centaine de diaporamas (sculptures miniatures) de l’artiste Karine Giboulo.
«On avait beaucoup plus de matière que pour faire seulement un film, mentionne Mélanie. On a de plus en plus le goût de faire ça [des expos] avec nos projets.» Et quand elle regarde plus loin, un projet de théâtre documentaire et la rédaction d’un livre se dessinent à l’horizon. Normand Provencher