Maxime Giroux

Maxime Giroux: toute la liberté du monde

À quelque chose, malheur est bon, dit-on. Forcé d’abandonner un projet de long métrage après Félix et Meira (2015), faute de financement, Maxime Giroux a plutôt tourné La grande noirceur avec trois fois rien, beaucoup de passion et en réalisant un rêve commun avec son ami Martin Dubreuil, en lui confiant le rôle principal (voir autre texte). Résultat : «La plus belle expérience cinématographique de ma vie, parce qu’on a eu toute la liberté du monde.»

En résulte une œuvre magnifique et intrigante qui met en scène Philippe, un déserteur québécois (Dubreil) qui erre tente dans l’Ouest américain dans une quête illusoire où il est sans cesse confronté à des personnages excentriques. Un film imparfait, dit le cinéaste en entrevue au Soleil, mais dont il est particulièrement fier. Entrevue avec un artiste libre, lucide et revendicateur.

Q Qu’est-ce qui fait qu’un cinéaste passe d’un film intimiste dans le Mile-End de Montréal à un road-movie d’époque dans l’Ouest américain?

R Après Félix et Meira, j’avais envie de faire quelque chose de vraiment différent. J’ai eu énormément de plaisir à le faire, mais d’un point de vue cinématographique, ce n’était pas assez. J’avais le goût de jouer avec le cinéma un peu plus, et d’un film un peu moins consensuel en allant vers le malaise, qui allait heurter le spectateur plutôt que le conforter dans ses bons sentiments.

Q Au point de choisir un récit qui est ouvert à toutes les interprétations?

R Même dans Félix et Meira, il y avait une interprétation plutôt libre à la fin. Moi, c’est quelque chose que j’aime au cinéma et aussi une réaction à ce qu’on voit de plus en plus, un cinéma de storytelling où on donne assez facilement toutes les clés. J’avais envie, au contraire, que le spectateur puisse faire le film qu’il voulait. Ça reste un film pas si complexe que ça, sauf sur le plan narratif, même si je n’invente rien.

Q Reste que La grande noirceur n’est pas ancré dans une période particulière de l’histoire, même si je penchais pour la Deuxième Guerre mondiale?

R On peut le croire, mais il y a des indices ici et là qui évoquent une guerre, on ne sait pas trop laquelle. […] La guerre existe depuis toujours et est encore présente.

Q Pour gagner un peu d’argent, Philippe participe à des concours d’imitateurs de Charlot, le personnage de Charlie Chaplin. Que représente cet archétype du vagabond naïf qui fout le trouble avec ses bonnes intentions?

R Encore une fois, il y a plein d’interprétations possibles. C’est une personne qui nous semble un peu naïve, un peu comme le Québec par rapport au fonctionnement du monde sur le plan politique et économique. C’est aussi une illustration du fait que le capitalisme américain s’est bien servi d’Hollywood et de sa popularité. Chaplin en était un porte-étendard alors qu’il ne le voulait pas, il se battait plutôt contre les inégalités et les injustices. Je trouvais ça intéressant de jouer avec ce personnage en haut de la pyramide qui a été complètement utilisé. On est tous des petits Charlots dans ce monde, évoluant avec un sourire naïf en sachant très bien qu’on est impuissant face à ce pouvoir invisible. La seule façon de s’en sortir est de jouer le jeu et c’est ce que Philippe va faire en entrant dans cette dynamique de violence. On le fait tous, moi le premier. Après tout, je tourne des publicités comme réalisateur…

Q Philippe est un déserteur, mais on a l’impression, dans son périple, qu’il est dans une forme de guerre?

R Oui. C’est une sorte de guerre avec lui-même, avec ses propres démons. Je reviens là-dessus, mais il représente aussi le Québec qui déserte le Québec, qui essaie d’imiter le Monde et se perd un peu là-dedans. À travers tout ça, il rencontre des personnages louches et violents, ne sait pas trop comment réagir… 

Q Tu disais plus tôt que tu voulais jouer avec le langage cinématographique. Avec cette galerie de personnages excentriques, ta façon d’utiliser des ellipses, le montage, et tout, ça m’a fait beaucoup penser à David Lynch.

R T’es pas le premier à le dire. Même si je ne suis pas un grand admirateur de Lynch. On s’était dit qu’on allait faire ce qu’on avait vraiment envie de faire, de ne pas répondre à aucune règle. Quand tu te donnes cette liberté, tu arrives à réaliser des choses plus buzzées comme Lynch peut en faire. Les seules références cinématographiques très claires dans le film étaient plutôt des images que j’avais retrouvées dans des Hitchcock, entre autres. Il n’y avait rien de délibéré. Mais Sara Mishara [la directrice photo] et moi avons ces influences tellement ancrées qu’on n’a pas besoin de s’en parler. On n’avait pas à répondre à aucun code. Au contraire. On voulait les détruire ou les déjouer. C’est ce que le cinéma peut offrir. Avec Internet, on a accès à tout. Le cinéma, auparavant, c’était une façon de voyager, une occasion de découvertes, d’apprendre sur le monde. Aujourd’hui, il n’y a plus rien qui nous surprend. Tout ce qui nous reste, c’est de faire quelque chose un petit peu à côté de la plaque. C’était aussi ça mon désir. Et de me faire plaisir. […] Ce que j’aime des cinéastes comme Lynch, et même Lars von Trier, c’est qu’ils nous déstabilisent. C’est de moins en moins fréquent. Loin de moi l’idée de penser que j’ai autant de talent, mais je pense que les artistes ont le devoir de rappeler aux gens que l’art, ça peut être plein de choses. Que ce n’est pas seulement être touchant! L’art peut être violent, déstabilisant, dérangeant. C’est correct de détester une œuvre d’art. Mais ça te dit quelque chose, qui te repousse. Le système économique de l’art a fait en sorte que l’art est devenu très aseptisé, conforme. Parce qu’on doit vendre. Les artistes sont de plus en plus à la recherche d’amour — de like, comme on dit. Il faut se battre contre ça.

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PETIT FILM ENTRE AMIS 

L’antihéros est le pivot central de chaque long métrage de Martin Giroux. Pour une deuxième fois de suite, il s’est tourné vers Martin Dubreuil, un acteur incarné, avec une forte présence. Ce n’était pas une faveur. Pas plus que la présence de Romain Duris, Reda Kateb, Sarah Gadon et Soko est gratuite. Pour paraphraser le titre d’un long métrage de Danny Boyle, il s’agit d’un petit film entre amis. Qui a donné de grands résultats.

Dès le départ, «il n’y avait qu’une seule personne au Québec qui pouvait jouer [le personnage central de La grande noirceur] : Martin Dubreuil. Pour plusieurs raisons. Premièrement, je n’avais pas d’argent pour tourner. Comme c’était un ami, il allait le faire gratuitement. Finalement, tout le monde a été payé. Tant mieux.

«Deuxièmement, il est capable de presque faire du cinéma muet avec son faciès et son physique. Troisièmement, c’était un tournage hyperdifficile physiquement. Je ne connais pas beaucoup de comédiens qui auraient accepté de tourner dans de telles conditions.»

Son personnage erre sous un soleil brûlant, dans un hiver glacial en altitude pour finalement aboutir dans une cave où il est détenu jusqu’au cou dans un mélange de «béton-bouette» (pendant trois jours de tournage)…

Compte tenu de ses maigres ressources financières, le cinéaste a fait appel à son réseau, dont sa directrice photo habituelle Sara Mishara, qui a livré des images magnifiques. «Sur le plateau, c’était comme une famille.»

De la même façon, c’est grâce aux liens d’amitié de sa productrice Nancy Grant qu’il a pu attirer Rade Kateb, vu dans Hippocrate et Django. Il désirait aussi un acteur connu dans le rôle du «méchant» : Romain Duris (L’arnacœur). 

«C’est pas évident avoir des acteurs incroyables comme ça. Ce qui nous a aidés, bizarrement, c’est que c’était un petit film. Tu peux les convaincre en leur disant : on va faire un film pour s’amuser, avec une seule caméra, dans le désert… Ça a été fait entre amis.»

Réunir ses acteurs d’origines diverses lui permettait de proposer un microcosme du rêve américain autour d’un seul Québécois, Philippe, joué par Dubreuil. Une symbolique des habitants de la Belle province, écartelés entre leur héritage européen et leur désir d’américanité…

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NORBOURG DANS LA MIRE 

La nécessité a beau être la mère de toutes les inventions, Maxime Giroux aimerait un budget conséquent pour ce qu’il espère être son cinquième long métrage : Norbourg. Comme son titre l’indique, le drame s’attardera à Vincent Lacroix, cet homme qui a floué plus de 9000 investisseurs en détournant 130 M$ à son profit. Le retentissant scandale économique a marqué le Québec au milieu des années 2000. Ce sera «un film plus grand public, je veux que la majorité des Québécois en entendent parler et le voie.» Vincent-Guillaume Otis (Gabrielle) et Alexandre Landry (La chute de l’empire américain) sont attachés au projet scénarisé par Simon Lavoie (La petite fille qui aimait trop les allumettes).