L'autre côté de novembre a été tourné au Liban et au Québec où Léa/Layla (Arsinée Khanjian, au centre) partage, malgré tout, beaucoup de choses, dont une forme de solitude.

Maryanne Zéhil: la femme en double

Maryanne Zéhil tournait Vallée des larmes, son deuxième long métrage, en 2010, lorsqu'on lui a indiqué qu'Arsinée Khanjian était de passage au Festival du film de Beyrouth. Quelques années plus tard, alors que la défection de son actrice principale lui causait de l'insomnie, la réalisatrice «a eu un flash». Elle a contacté la grande actrice et, une semaine plus tard, elles étaient sur le plateau de tournage, au Liban, de ce qui allait devenir L'autre côté de novembre, un fascinant drame sur la mémoire et l'identité.
On est la somme des décisions que l'on prend. Ou pas. Que se passera-t-il si on prend cet avion? Ou si on décide de rester? À la manière de Constellations, la brillante pièce de Nick Payne présentée au Trident cet hiver, Maryanne Zéhil a imaginé le destin séparé d'une même femme: Léa, neurochirurgienne à Montréal, et Layla, couturière dans un village perdu du Liban, interprétées par Khanjian.
«Je voulais parler de notre part de responsabilités dans nos choix, mais aussi des choses qui nous arrivent malgré nous. Dès fois, il y a quelque chose qui nous tombe sur la tête, peu importe que ce soit positif ou négatif, et qui vient chambouler nos assises et notre superbe volonté qu'on croyait indéfectible», explique la cinéaste.
Comme ces vacances d'un mois à Montréal en 1994. Celle qui avait toujours voulu vivre à Paris... est tombée en amour avec la ville. «Surtout la chaleur des gens.» Maryanne Zéhil s'est offert un nouveau départ personnel et professionnel. L'ex-journaliste est devenue réalisatrice. Une expérience qu'elle a aussi transposée dans son personnage de Léa/Layla, qui perd la mémoire, réellement et métaphoriquement.
«Quand vous vous installez dans un nouveau pays, il faut absolument faire le deuil de la personne que vous étiez, du pays d'où vous veniez, sinon, ce n'est pas possible de s'accrocher et de coller des morceaux à votre pays d'accueil. Il faut faire de l'espace dans la mémoire, par un travail conscient, on met de côté le passé. Mais, avec le temps, il y a forcément un retour en arrière parce que c'est une partie de votre identité. Et que ce n'est pas seulement un travail mental, il y a aussi l'émotion. [Mais] ce peut être aussi l'adulte qui a perdu l'enfant en soi.»
Pour l'illustrer, la réalisatrice a pris le «grand pari» de construire son récit «comme une mémoire éclatée». «Je me dis que quand on essaie de se rappeler quelque chose, ce n'est ni logique ni cohérent, ça vient par bribes. J'ai voulu faire un film qui s'adresse à l'intuition, à l'émotion plutôt qu'au côté cartésien.»
Sans être un récit autobiographique, le film de Maryanne Zéhil est une oeuvre très personnelle.
On aura compris que même s'il ne s'agit pas d'un récit autobiographique, il s'agit d'une oeuvre très personnelle. Qui, très curieusement, colle parfaitement à son actrice. Arsinée Khanjian a vécu 17 ans au Liban avant d'étudier à l'Université Concordia, où elle apprend le français. Établie à Toronto depuis, on l'a vue surtout dans les films de son mari Atom Egoyan (Ararat, De beaux lendemains), mais aussi chez Haneke et Assayas.
Or voilà que, pour L'autre côté de novembre, elle retourne dans la région où elle passait ses vacances d'été, retrouvant sa maison d'enfance et ses amis. «C'était assez intense et particulier. Comme si Léa retournait au Liban. [...] Je la regardais et je me disais: mon Dieu, on dirait que je la connais depuis 20 ans et que j'ai écrit ce film pour elle.»
Généreux acteurs
L'actrice a fait preuve d'une grande générosité, comme Pascale Bussières et Marc Labrèche, d'ailleurs, en acceptant de jouer pour pas grand-chose dans ce long métrage indépendant qui n'a pas bénéficié du soutien de la SODEC et de Téléfilm. Concernant les acteurs québécois, «je me suis dit qu'ils n'accepteraient jamais de jouer de plus petits rôles», explique-t-elle en soulignant que la chose relevait du fantasme. Et, pourtant, ils sont bel et bien là.
L'autre côté de novembre a donc été tourné au Liban et au Québec où Léa/Layla partage, malgré tout, beaucoup de choses, dont une forme de solitude. «Je voulais éviter la question des sociétés. Je ne voulais pas que le film donne l'impression que si on immigre au Québec, la vie est belle, ou que si on reste au Liban, la vie est magnifique. [...] Je n'ai pas voulu poser un jugement de valeur sur l'une ou l'autre des sociétés. Mais tout le film est bâti sur la différence des deux femmes qui vivent dans des sociétés diamétralement opposées.»
L'autre côté de novembre prend l'affiche le 21 avril.