Dans «L’atelier», Marina Foïs incarne une romancière connue qui accepte de donner un atelier d’écriture à des jeunes décrocheurs.

Marina Foïs: classe à part

PARIS — En ce dimanche pluvieux de janvier, à Paris, Marina Foïs enfile les entrevues pour discuter du fascinant L’atelier de Laurent Cantet. La blonde actrice aux magnétiques yeux verts et au sourire engageant aurait pu rester à la maison avec ses deux enfants, le jour de son 48e anniversaire. Mais non! Ce film sur la jeunesse présenté à Cannes, qui lui a valu une nomination aux Césars, elle en discute avec une passion contagieuse.

Marina Foïs s’est d’abord fait un nom à la télé avant d’enfiler les rôles dans les comédies à succès — l’une d’elles lui vaudra d’ailleurs sa première nomination aux Césars, comme meilleur espoir en 2003. C’est toutefois son premier grand rôle dramatique, cinq ans plus tard, qui la met bien en selle. Son rôle marquant dans Polisse (2011) de Maïwenn et l’immense succès populaire subséquent de Boule et Bill ainsi que des deux Papa ou maman en font une actrice incontournable en France.

Mais il n’était pas question de laisser passer la chance de tourner avec Laurent Cantet, Palme d’or 2008 à Cannes pour Entre les murs. «C’est mieux que la Légion d’honneur pour moi! s’exclame cette ardente cinéphile. La deuxième raison, c’est le sujet : l’impossible communication intergénérationnelle. Et de façon plus globale, le problème de la mixité. Pourquoi la discussion est-elle tellement difficile alors qu’elle est si nécessaire?»

Dans L’atelier, l’actrice incarne une romancière connue qui accepte de donner un atelier d’écriture à des jeunes décrocheurs. Parmi les cinq gars et les deux filles, d’origines diverses, il y a Antoine, fasciné par les discours d’extrême droite. Solitaire et habité de sentiments contradictoires, il va pousser Olivia (Foïs) jusque dans ses derniers retranchements. Mais il va aussi s’exclure du groupe par ses provocations constantes.

Chercher sa place

«C’est un peu la question de tous les films de Laurent, la place qu’on cherche, celle qu’on nous donne, celle qu’on s’accorde, celle à laquelle on n’a pas droit… En fait, c’est une question assez universelle, qui englobe la lutte des classes et les différences raciales, tout en étant intime. Je pense qu’on nous fait chier avec le bonheur — un truc qui n’existe même pas, si ça se trouve. En revanche, avoir la sensation d’être à la bonne place, je pense que c’est l’histoire d’une vie.» 

Ce qui s’applique autant à Antoine (Matthieu Lucci) qu’à son personnage, qui perd pied et dont on sait très peu de choses. «Ça, pour une actrice, c’est très intéressant. Je suis fascinée par le comportement. Et l’écoute, qui est la chose la plus nécessaire et qui, dans le jeu, est la plus bouleversante. C’est ce qui fait la différence entre les sublimes acteurs et les autres, la capacité d’écouter et de recevoir. Olivia est passionnante dans les moments où elle est capable d’écouter et terrifiante quand elle atteint les limites de ce qu’elle peut entendre.»

Ce qui permet à cette relation trouble et complexe entre le jeune homme et cette femme d’âge mûr d’envahir peu à peu tout l’écran. «La tension érotique, je l’ai comprise très, très tard. Je ne sais pas si c’est parce que je suis sotte ou suprêmement intelligente (rires). Je pense que c’est un truc très inavouable et inavoué entre les deux qui les dépasse complètement. On n’en a jamais parlé ni avec Laurent ni avec Matthieu.»

En entrevue au Soleil, Laurent Cantet confie avoir voulu conserver une distance entre ces deux mondes qui entrent en collision en isolant son actrice. C’est tout le contraire qui s’est passé. «La curiosité qu’on avait les uns pour les autres a rompu la glace très vite», explique Marina Foïs.

L’actrice garde un souvenir impérissable de ce tournage dans le sud de la France. «Tous les films que j’aime faire me laissent quelque chose. Au-delà de l’expérience cinématographique, ce sont des moments où on mélange nos intimités très fort. Je suis très souvent habitée par les rencontres, au-delà du film qu’on a fait.»

3 QUESTIONS À LAURENT CANTET 

Comme pour «Entre les murs» en 2008, le réalisateur Laurent Cantet a fait appel à des acteurs non professionnels pour les rôles de jeunes décrocheurs dans «L’atelier».

PARIS — Avec L’atelier, son septième long métrage, Laurent Cantet livre un autre récit initiatique qui met en scène un groupe de jeunes. Cette fois, il s’agit de décrocheurs réunis pour un atelier d’écriture avec une romancière connue, interprétée par Marina Foïs. Parmi eux, Antoine, un adolescent taciturne qui brûle d’une violence à peine contenue. Maître et élève vont amorcer une relation trouble. Nous en avons discuté avec le réalisateur français de 56 ans.

Q Vous avez encore une fois coscénarisé avec Robin Campillo (120 battements par minute). Vous êtes comme les deux doigts de la main ou quoi?

R On se connaît depuis [l’école de cinéma]. Robin a monté pratiquement tous mes films et écrit la plupart d’entre eux. Il est donc au début et à la fin de la chaîne. On se connaît tellement bien, depuis plus de 30 ans, qu’on est sûr de ce que l’autre pense: il est difficile de tricher.

Q Vous avez fait beaucoup d’entrevues pour réunir cette distribution d’acteurs non professionnels. Comment avez-vous développé les personnages avec eux?

R Ce que j’aime bien avec des non professionnels, c’est de créer des personnages, mais en s’appuyant sur des manières d’être. On ne va pas totalement inventer. Mais les idées sont beaucoup discutées en répétition, quitte à les modifier un peu. C’est aussi une façon de vérifier les hypothèses que je fais quand j’écris et de mettre à l’épreuve de la réalité un scénario qu’on a toujours peur qu’il soit un peu théorique ou caricatural.

Q L’atelier est un drame social, mais vous utilisez en partie les codes du suspense. Pour quelles raisons? 

R Ce qui m’intéressait, c’est que l’envie de fiction d’Antoine l’amène à créer de la fiction dans sa vie. Comme ils sont en train d’écrire un roman noir, il me semblait évident qu’il fallait avoir cette ambiance, pour donner un espace à toute cette violence contenue en lui, mais aussi nous renvoyer à ce qu’ils sont en train d’écrire. Dans un roman policier, la violence est non seulement acceptable, elle est même requise. Ils discutent beaucoup, d’ailleurs, sur ce qu’est de vivre une chose et ce que c’est de l’écrire. Il y a aussi une réflexion sur la valeur pédagogique de l’art. Dans la mesure où à partir du moment où on trouve les mots justes pour le dire, je pense qu’on n’a plus besoin de vivre [cette violence].  

L’atelier prend l’affiche le 13 avril. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.